Vous en connaissez beaucoup, vous, des sportifs qui boudent une cérémonie de remise des médailles ou des acteurs qui ne se déplacent pas pour recevoir un prix prestigieux? Le plus célèbre reste Marlon Brando, Oscar du meilleur acteur en 1973 et grand absent de la cérémonie. Plus près de nous, Albert Dupontel, également invisible lors de la soirée des Césars en 2014. Deux hommes au caractère ombrageux qui se sont toujours éperdument moqués du jugement des autres.

Ils me font tous deux penser à Jacques Tatasciore, un obsédé du pinot noir propulsé mi-septembre «icône du vin suisse» par le guide GaultMillau – rien que ça. Contrairement à Marie-Thérèse Chappaz (VS), Louis-Philippe Bovard (VD), Daniel Gantenbein (GR), Feliciano Gialdi (TI) et Jean-Pierre Pellegrin (GE), tous venus recevoir leur prix dans un palace bernois, le vigneron neuchâtelois ne s’est pas déplacé. Il s’est excusé en précisant qu’il était «en pleines vendanges». Une explication qui fleurait bon le prétexte de circonstance pour éviter de se retrouver sous le feu des projecteurs et des questions des journalistes – une situation qu’il abhorre.


Une sacrée tronche, Jacques Tatasciore. Méticuleux à l’extrême, intransigeant avec lui-même comme avec les autres, il se méfie des courtisans et n’accorde sa confiance qu’au compte-goutte. Au premier contact, il vous toise, vous jauge à la recherche d’éventuelles ondes négatives. Guère porté sur la diplomatie, il peut se montrer froid et distant. Mais une fois la glace rompue, c’est un homme chaleureux et authentique à l’enthousiasme communicatif.


Ce profil atypique suscite des malentendus. Après la remise des prix, quand les icônes faisaient déguster leurs vins dans un joyeux brouhaha, l’absence du Neuchâtelois suscitait des gorges chaudes. «Refuser un prix que certains vignerons viendraient chercher à pied jusqu’à Berne, c’est un comble, regrettait un professionnel. Il aurait pu faire un effort.»


Pour Jacques Tatasciore, venir à Berne aurait représenté bien plus qu’un effort. Une punition. Car pour cet économiste venu au vin par passion, les concours, palmarès et autres mondanités constituent une écume inutile. Depuis plus de quinze ans, il reste à l’écart, fidèle à sa ligne, sans faire la moindre concession. Il fallait être naïf pour croire que la promesse de devenir une icône l’inciterait, enfin, à sortir de l’ombre.