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Jaddo: «Tenir un blog est une fabuleuse soupape»

Médecin remplaçant dans un cabinet, la jeune généraliste se raconte dans un blog dont elle a extrait la matière de «Juste après dresseuse d’ours», livre à succès . Elle parle de son métier en amoureuse lucide

Samedi Culturel: A quel besoin avez-vous répondu quand vous avez créé votre blog?

Jaddo: J’avais besoin de raconter mes histoires, mais je le faisais déjà sur d’autres formats, comme des mailing lists médicales. C’est Dominique Dupagne [lire l’article ci-contre] qui m’a dit un jour: «Tu as du talent pour raconter l’absurdité de l’hôpital, tu devrais faire un blog.» J’ai hésité des mois, je trouvais ça compliqué à gérer, notamment au niveau du secret médical. Raconter mes histoires tout en les déguisant pour maintenir l’anonymat, ce n’est pas facile. Il a insisté.

Pourquoi aviez-vous besoin de «raconter vos histoires»?

C’est simple, j’avais l’impression de devenir dingue à l’hôpital. Et comme je ne pouvais pas l’ouvrir là, j’ai eu besoin de l’ouvrir ailleurs. Pour dire: «Hey, mais je suis la seule à trouver ce truc parfaitement dingue/odieux/atroce? C’est moi qui suis tarée ou c’est ce que j’ai vu aujourd’hui qui l’est?»

Ce truc, par exemple: une vieille dame fracturée qui attend son tour en salle d’opération toute nue, jambes écartées, sans que personne ne songe à la couvrir?

Par exemple. Les dix ou douze personnes qui vont et viennent dans la pièce sont tellement habituées à la nudité qu’elles ne la voient plus. Elle, elle n’est pas habituée.

Le blog vous a aidée à ne pas devenir dingue?

Oui. J’ai éprouvé cette sensation merveilleuse de ne pas être seule, d’apprendre que d’autres ont les mêmes doutes, les mêmes frousses et les mêmes colères. Quand on a été habitué à avoir l’impression d’être un extraterrestre, c’est profondément rassurant.

Pour qui écrivez-vous?

A la base, c’est une démarche totalement égoïste, qui remplit la même fonction qu’un journal intime en quelque sorte. Après, de voir qu’en plus, il y a des gens à qui ça parle, c’est le cadeau bonus.

Vous pensez d’abord à vos collègues ou au public?

Les deux. De savoir que, parmi mes confrères, je ne suis pas la seule à n’être pas fichue de retenir un nom d’antibiotique, c’est apaisant. Mais quand on me dit: «Je pense que je suis devenue une «meilleure» patiente en lisant votre blog, j’ose davantage poser des questions maintenant», il n’y a rien qui peut me faire plus plaisir. Ou peut-être, si. Quand je lis: «Salut, je suis en deuxième année de médecine et j’ai changé d’avis sur la médecine générale.»

Qu’est-ce qui est le plus difficileà affronter pour vous dans ce métier?

Je rêverais d’un monde où les choses soient toutes dirigées vers le patient, avec le but de faire de la bonne médecine. Je ne dis pas ça pour sortir les violons. Je le dis parce que ce serait diablement plus simple. Mais il faut en permanence trier, vérifier, se méfier. Cette nouvelle molécule, c’est pour faire des sous pour le labo ou c’est pour rendre service au patient? Le confrère qui me conseille cette prise en charge, il l’a sortie du décolleté de la dernière visiteuse médicale ou d’une recommandation solide? Bien sûr, il y a des revues indépendantes, des professionnels qui résistent, mais on baigne dans une culture de la médicalisation contre laquelle il faut sans cesse lutter. Notre société cultive la croyance que tout est médicalisé et médicalisable, et que les derniers médicaments sortis sont forcément mieux et plus chers que les précédents. Comme pour l’iPhone, en somme.

Quelles sont vos conditions de travail actuelles?

Je suis toujours remplaçante, en cabinet, chez les mêmes médecins. Je travaille à mi-temps et c’est l’idéal. Quand je fais des journées de 13 heures sans manger, sans fumer, sans boire, sans faire pipi, ce n’est pas grave, j’ai l’énergie pour. Je sors de ma journée heureuse et toujours amoureuse de mon métier. La même chose tous les jours que Dieu fait, je ne serais plus amoureuse et je le ferais mal.

Dans votre blog, les insultes les plus savoureuses sont réservées aux grands chefs cyniques et insensibles croisés en hôpital. L’humour noir médical est-il un symptôme lié à la fonction?

L’humour noir, que je pratique aussi, n’est pas forcément lié à la froideur ou à l’indifférence. On dit qu’il faut avoir des tas d’addictions pour n’en avoir aucune, c’est un peu le même principe: il faut plusieurs soupapes différentes pour ne pas glisser. Un peu d’humour à la con, un peu de blindage, un peu d’échanges avec les confrères, un peu de «wow» en bossant à mi-temps… Je pense que les médecins devenus «méchants» sont ceux qui n’avaient que la soupape du blindage. Et le blog, bien sûr, c’est une fabuleuse soupape.