Brancher Michel Pont sur les dix ans écoulés, en ce moment, c'est un peu comme demander à un papillon de nuit ce qu'il pouvait bien fabriquer il y a deux semaines. Autre vie, trou noir. «Oulala, dix ans… Ça fait loin. Pour moi, c'est vraiment pas évident de me retourner ou de me projeter dans le temps parce que je suis impliqué à 400% dans ce qui se passe, là, maintenant. Posez-moi des questions, on verra bien ce qui sort.» Le sélectionneur adjoint de l'équipe de Suisse n'a pas la mémoire courte. Mais son esprit est à tel point accaparé par un «zénith professionnel», cet Euro 2008 imminent, que toute considération étrangère à la cheville de Tranquillo Barnetta, au rendement d'Alexander Frei ou au replacement défensif des Tchèques, paraît futile et déplacée. Franchement, à quoi servent le passé et l'avenir lorsque l'instant présent garantit tous les frissons? «Vous avez la soirée devant vous, j'espère», se marre le fidèle assistant de Köbi Kuhn, «parce que ça va prendre du temps».

Une promesse loufoque

Lui, de toute façon, n'en a pas beaucoup à disposition. Disert même lorsqu'il a la tête sous l'eau, le Genevois s'est extirpé de la mêlée vendredi dernier, entre un rendez-vous manqué avec le 19:30 de la TSR et un repas d'équipe auquel il se pointera à l'heure où le garçon ramasse les miettes. Nous sommes sur les hauteurs de Lugano, dans l'annexe de la luxueuse Villa Principe Leopoldo, où la Nati vient de séjourner. Un havre de paix pour gérer au mieux l'effervescence qui commence à poindre. Dix ans, disions-nous. Soudain, un flash: «Tiens, c'est marrant, il y a dix ans, je venais de me faire virer d'ici par le FC Lugano», sourit-il au fond d'un fauteuil en rotin. «Malgré tout, ce premier déracinement par rapport à Genève a constitué une expérience très positive.»

C'est d'ailleurs au Tessin, sur le ton de la boutade, qu'un Köbi Kuhn de passage lui avait fait une promesse qui paraissait alors loufoque: «Le jour où je serai sélectionneur de l'équipe de Suisse, tu seras mon assistant.» Rires complices, tape dans le dos. L'existence est parfois une blague, et la prophétie devient réalité en juin 2001. «Le coup de fil de Köbi a boosté ma vie. Je suis un mec de coups. Je n'ai jamais eu de plan de carrière, je fonctionne aux rencontres, aux émotions. Là, le défi était tellement énorme que j'ai plongé tête baissée.»

Au pied du sommet

Sept ans plus tard, Michel Pont a toujours le nez dans le guidon. L'honnête entraîneur cantonal – Perly, Grand-Lancy, Chênois, Etoile Carouge puis assistant d'Ilija Petkovic au Servette FC (champion de Suisse en 1994) – a changé de statut. S'il affirme n'avoir jamais oublié être «partie intégrante de la classe moyenne», il fait désormais office de figure. Au pied du sommet Euro, il essaie de jeter un regard sur le chemin parcouru. Plutôt que les succès sportifs, l'ancien conseiller communal de Chambésy met en avant le suc de sa mission, l'aventure humaine: «Pour moi, ce poste était une opportunité extraordinaire de défendre une identité nationale et certaines valeurs. A mes yeux comme à ceux de Köbi, l'équipe de Suisse devait remplir un rôle social et éducatif, un devoir d'exemplarité envers la jeunesse. Aujourd'hui, je suis fier d'appartenir à cet amalgame de cultures et de religions.»

Et s'il fallait, d'une masse de souvenirs, en extraire un seul? «Ouf, il y en a tellement…», s'achoppe-t-il le regard perdu. On lui soumet le 19 juin 2006, jour de son anniversaire. A Dortmund, dans un Westfalenstadion paré de rouge, Tranquillo Barnetta vient de sceller le succès de l'équipe de Suisse en Coupe du monde face au Togo. Michel Pont, comme emporté par l'euphorie ambiante, se met à tournicoter en mimant un avion, heureux comme un gosse. A l'évocation des vrilles, un large sourire éclaire la bouille du Carougeois: «Ce but-là, c'est moi qui l'ai marqué… En l'espace de dix secondes, ça y est, tu te dis que c'est la concrétisation de cinq ans de boulot. Il faut tellement de crève-cœur pour en arriver là… Ce sont des instants tellement rares et intenses, comme au coup de sifflet final contre la Turquie ou la Corée.»

Une idée à la minute

Dix secondes, cinq ans: même combat! Ou quand l'horloge suspend son vol. Et à part ça? Vingt secondes de réflexion pour décortiquer une décennie – ils sont chiants ces journalistes… «Ce qui ressort de tout ça, sinon, ce sont des choses simples», finit-il par lâcher. «J'ai une telle vie de nomade que mes grands moments de ressourcement, c'est à la maison que je les vis. Vous savez, une bonne bouffe qui finit dans l'euphorie, en famille ou avec des amis fidèles, ça suffit à mon bonheur.»

Le bonheur, une quête parfois malaisée pour Michel Pont. «Les gens qui disent ne jamais vouloir retourner en arrière, ça m'a toujours sidéré», explique l'ancien professeur de sport. «Moi qui ai tout le temps la trouille de passer à côté des trucs, qui ai une idée à la minute tout en sachant que je ne pourrai jamais tout faire, j'ai toujours un côté frustré, une insatisfaction perpétuelle. Et ça ne se tasse pas du tout avec les années…» Comment bien vieillir dans ces conditions? «Je n'ai pas l'impression de vieillir, je côtoie trop de sources de jeunesse et d'énergie pour ça», rétorque celui qui fêtera ses 54 ans dans deux semaines. «Cela dit, je suis dans les années où tout se bonifie, où on a envie, plus que jamais, de croquer dedans. Comme j'étais tout sauf un grand joueur (ndlr: une blessure a mis fin à sa modeste carrière en 1979), il a fallu aller au turbin. J'ai tellement dû bosser pour arriver où je suis que j'essaie d'en profiter, que je n'ai plus envie de me tracasser pour des broutilles. En fin de compte, je me suis largement épanoui en dix ans. J'ai appris à relativiser.»

Le sélectionneur adjoint de l'équipe de Suisse jette un œil sur sa montre. «Nom de dieu, je suis en retard!» Le présent, ça n'attend pas. Michel Pont file s'y replonger, d'un pas allègre.