«C'était gé-nial!» Elodie Frenck revient de six semaines de tournage en Afrique du Sud. Dans Lost City Raiders, téléfilm américano-allemand, elle joue - dans un anglais impeccable - le rôle d'une une orpheline, serveuse dans un bar de marins en 2079, une époque où les bars pour terriens ont disparu: la planète, en effet, a été submergée par les eaux et il faut d'urgence sauver le monde. «Le genre de film où la moitié du scénario n'existe pas pour cause d'effets spéciaux.» Une expérience nouvelle, dont l'actrice franco-lausannoise revient radieuse.

Prête à enchaîner sur le prochain tournage: le dernier Gérard Jugnot, un film historico-comique où elle joue, en costume et avec plein d'épées partout comme au cinéma, la gardienne en chef des mignons du roi. «C'est la première fois que je tourne à cheval, je me réjouis!»

Racontée comme ça, devant un plateau d'huîtres, dans le crémeux décor du restaurant Le Train Bleu, la vie de comédienne à Paris ressemble drôlement à l'idée que s'en ferait une lectrice du magazine 20 ans. La carrière d'Elodie Frenck n'a-t-elle pas justement commencé avec une petite annonce dans ledit magazine? «Envoyez votre photo.» Elle était en neuvième au Collège du Belvédère, à Lausanne.

Mais finalement non, la vie d'actrice n'est pas une promenade récréative sur tapis de pétales de roses. Le chemin est chaotique, parsemé de gros doutes noirs. Elodie Frenck en a fait l'expérience.

Il y a dix ans, après un baptême cinématographique précoce, un bac, un départ à Paris, un début de formation au prestigieux Cours Florent (où l'on entre par concours seulement), elle se relevait du «premier grand échec de [sa] vie»: les portes du Conservatoire d'art dramatique s'entrouvraient devant elle, après six mois d'épreuves éliminatoires. Il ne lui restait plus à réussir que le stage final. Et la voilà rejetée à l'eau.

Elle boit la tasse. «J'avais 23 ans et, dans la tête, une échéance: à 25, je devais avoir réussi ma vie. L'échéance approchait et je me rendais compte que je n'avais pas écrit la suite du scénario.»

Première leçon de survie. Elle apprend à ramer. Elle travaille comme serveuse, puis comme vendeuse d'assurances par téléphone: «Pour le prix d'un menu Big Mac à l'heure, je devais expliquer aux gens qu'ils étaient guettés par un terrible accident invalidant.» Tout cela sans arrêter de courir les castings. Et en luttant contre «la question lancinante»: continuer? Reprendre des études? Que faire?

Mais au fait, pourquoi tient-elle tant à ce métier? On se pose la question en l'observant: belle, lumineuse, botticcelienne. Mais aussi dénuée, semble-t-il, de cette complaisance à soi-même qui fait la glaise de l'acteur. «C'est le seul métier dans lequel je n'ai pas l'impression de faire semblant», pirouette cette fille d'intellos, avant d'admettre: «J'ai souffert du complexe de la non-universitaire. Mais j'avais besoin de m'émanciper: je crois que j'ai choisi le seul domaine où mes parents ne pouvaient rien m'apprendre!»

Ses parents, ce sont le pédiatre et thérapeute de famille Nahum Frenck et l'écrivaine Sylviane Roche, également prof au gymnase et chroniqueuse au Temps. Pas exactement les géniteurs incultes et alcooliques qui font les enfants à risques. Tout le contraire. Tellement le contraire qu'ils vous fichent la trouille de ne pas être à la hauteur. «Le travail a été long, soupire Elodie avec un sourire néo-analytique. Je me suis longtemps posé la question du libre arbitre: je viens vivre à Paris, ville d'enfance de ma mère, mon frère s'installe en Amérique du Sud d'où vient mon père...»

Le «travail» a entre autres passé par l'écriture, avec une amie, d'une pièce de théâtre déjantée, qui met en scène une psychanalyste aux abois existentiels persécutée par une mère psychocriminelle. Comme par hasard, jouée en 2004 et 2005 à Montmartre dans une mise en scène de Ken Higelin (fils de), est un des bonheurs professionnels d'Elodie.

Il y en a d'autres, parmi la cinquantaine de rôles qu'elle a tenus au théâtre, au cinéma, à la TV. Deux films avec Roger Planchon par exemple, un avec Tonie Marshall, une Mégère apprivoisée qui a donné à son père l'idée d'utiliser le théâtre en thérapie, ou encore la série télé de M6 Faites comme chez vous, qui a bénéficié d'une «vraie mise en scène».

Il y a eu aussi, durant ces dix ans, quelques feuilletons amoureux sans happy end. Et l'épreuve de survie pour de vrai. Le 26 décembre 2004, Elodie Frenck était à Ko Phi Phi, en Thaïlande, en train de prendre le petit-déjeuner avec deux amies lorsque le tsunami est passé par là. Elle rechigne à répéter son récit (LT du 04.01.2005): «C'est tellement invraisemblable. Même moi, je me dis: ce n'est pas possible.» L'eau qui monte dans les toilettes où elle s'est réfugiée avec une de ses amies, le plongeon yeux ouverts, la porte qu'elle parvient à ouvrir, la traversée du restaurant transformé en décor sous-marin, le rat comme compagnon de survie. On dirait la scène finale d'un James Bond. Ou un film de science-fiction qui se passerait en 2079, mais tourné sans effets spéciaux.

Le traumatisme passé, il y a le contrecoup, pernicieux. «Les gens me disaient: tu ne seras plus jamais la même. Ça m'a mis une de ces pressions...» N'empêche, Elodie Frenck a digéré l'épreuve. Elle a appris que «la peur ne préserve pas du danger» et qu'il faut «avancer».

Elle est certes toujours «encombrée de doutes», mais peut-être les apprivoise-t-elle mieux. «A quoi je sers?» est une des questions avec lesquelles elle se réveille certains matins. «Pour un médecin, un avocat, la réponse est plus facile.» Ses parents n'ont donc probablement pas été surpris de voir leur fille si jolie et si grave, en digne héritière d'une tradition familiale militante, adhérer, en 2002, au Parti socialiste. Aux dernières municipales, elle était candidate (non éligible, mais quand même) sur la liste de Sylvie Wieviorka dans le IIe arrondissement.

Et puis il y a l'association Reso, avec laquelle elle participe à des «actions» de rue mises en scène pour changer la vraie vie. «J'aime le travail politique. J'aime faire les marchés, écouter les gens se raconter. J'aime lutter.»

Le scénario de la vie d'Elodie Frenck est encore loin d'être écrit. On s'attend à quelques rebondissements.