Histoire de bien comprendre, on lui demande combien ça fait. Il répond «5 millions». Souriant, étonné sûrement devant cette réalité qui est la sienne, pas totalement concerné. Cinq millions de ses livres ont été vendus, traduits en une vingtaine de langues. Répartis entre des titres tels que

Comment Proust peut changer votre vie, paru il y a dix ans, Portrait d'une jeune fille anglaise ou, L'architecture du bonheur, son dernier essai. Ce qui fait qu'Alain de Botton, deux grandes amandes bleues qui taillent un visage, un peu moins de cheveux qu'à son éclosion littéraire et médiatique, au début des années 1990, est le «swiss writer» le plus lu sur la planète. Grâce à lui, l'anglais est une langue nationale de plus. «La seule langue dans laquelle je peux vraiment écrire, même si on parlait français à la maison, et allemand puisqu'on vivait à Zurich.»

Alain de Botton avait le talent, le visage, la timidité et la jeunesse requise pour le rôle de l'écrivain de charme, tendance gendre idéal. Il a malgré tout cela fait découvrir Proust à des jeunes Américaines, Schopenhauer à des grands-pères australiens. Depuis dix ans, ses essais s'interrogent sur le bonheur. Ses méandres, ses sources, ses ressources. Sujet inépuisable et porteur, certes. Mais ici, c'est rédigé avec une limpidité tout sauf hasardeuse. A la fois vieille école et accrocheur, érudit mais pas le moins du monde imperméable, taillé pour emmener loin tout en faisant croire à une promenade. «Je ne veux pas être un auteur inaccessible, c'est trop facile», a répété quelques fois Alain de Botton.

«Je me demandais si j'allais aimer mes garçons»

Aujourd'hui, ce sont des excuses qu'il répète. «C'est vraiment sommaire pour recevoir des visites, dit-il en ouvrant la porte de son studio de travail, sous les toits, dans le quartier d'Hammersmith, tout à l'ouest de l'immense Londres. A défaut d'être celle du bonheur, l'architecture de ce bureau favorise la concentration. Il n'y a rien de plus intéressant à y faire que travailler.» Alain de Botton raconte: son précédent bureau, dans sa maison toute proche, n'a pas résisté à l'invasion tapageuse de deux petits garçons depuis trois ans. Il y a eu Samuel puis Saul. Deux fils. Il voulait des filles. «La culture masculine m'ennuie plutôt. Alors je me demandais si je pourrais vraiment aimer mes garçons? La réponse est oui.» Les deux grandes amandes bleues sourient.

Peut-être craignait-il que des garçons, outre leurs incursions en tricycles, leur vraisemblable intérêt futur «pour la bière et le foot», remuent des souvenirs un peu sensibles. Par exemple cette façon d'être envoyé à 8 ans en pension dans un College d'Oxford, alors même que toute la famille de Botton demeure à Zurich. «Je n'oublierai jamais ces arrivées à l'aéroport d'Heathrow au retour des vacances. Londres s'est inscrite en moi comme une horrible étendue grise, le contraire d'un chez-soi. Et Zurich comme une sorte de paradis perdu.» D'où des livres sur le mouvement et le désir d'ailleurs (L'art du voyage, en 2003), sur les maisons et l'espace public (L'architecture du bonheur, 2006). Et puis, parce que devenir père pousse vers sa propre enfance, il veut bien évoquer Gilbert de Botton, son père décédé il y a huit ans. Distance, autorité. Père à l'ancienne. «Avec mon père, austère, jamais rassuré, pessimiste, on ne jouait pas. Avec ma mère, pas tellement plus. Mais j'avais une nanny merveilleuse.» De l'humour pour conclure: «Il y a un avantage certain à avoir connu des rapports plutôt difficiles avec son père. On se dit qu'on arrivera sans trop de peine à faire mieux.» Et puis, entre le père et le fils, il y avait l'art, le savoir, la littérature. Lisant les best-sellers de son rejeton précoce, le financier trouvait toujours de quoi placer un bien, mais… «Mon père a fait fortune dans la finance mais se rêvait écrivain. Je suis devenu écrivain. Pour combler son rêve, le rendre jaloux? Un peu des deux forcément.» De lui, Alain de Botton a hérité d'un tas de choses appréciables – l'aisance matérielle, le talent polyglotte, la culture – et, sans doute aussi, un peu du souci. Là où la réussite s'affiche, la crainte du lendemain, toujours. Ou la peur de ne pas ressentir juste. «On est constamment dans la crainte de ne pas vivre assez les émotions attendues. Vais-je assez pleurer à cet enterrement? Assez danser à cette fête? M'extasier devant ce paysage? Il vaudrait mieux dire que rien n'est complètement heureux ou malheureux. Que c'est toujours mêlé, plus ambigu, pervers même. C'est cela que la littérature devrait dire et détailler.» Ainsi derrière le portrait d'écrivain malin et solaire (l'élégance britannico-cosmopolite, le poids lourd éditorial, cette foule de 5000 personnes pour le voir récemment à l'opéra de Sydney, le mariage et de beaux enfants démolisseurs de bureau), un homme soulagé d'avoir bouclé son dernier texte. Un gros volume fraîchement relié, sur la table, à paraître dans un an seulement, machine éditoriale oblige. «Cela traite du travail et du plaisir du travail. J'ai suivi des ouvriers en Angleterre, visité une fabrique de biscuits en Belgique. Lorsque deux personnes se rencontrent, leur première question est presque toujours: «Et qu'est-ce que tu fais comme travail?» La question à poser ne serait-elle pas plutôt «Qu'est-ce que tu voudrais faire d'autre?»

Proust, l'architecture et la pop culture

Encore le bonheur, aujourd'hui, ici, comment. Alain de Botton pose les questions, évite de donner des leçons. D'où la forme de l'essai qui est la sienne: s'en rapporter aux philosophes, aux peintres, aux poètes, aux publicités, aux images d'aujourd'hui. Oser parler de Proust même sans avoir lu douze fois A la Recherche du temps perdu. Critiquer l'effet produit par un bâtiment sans être architecte. Toutes choses qui font qu'il énerve des spécialistes. D'abord, il s'est mis à vendre beaucoup trop de livres pour être un vrai intellectuel. Et ce ton toujours charmant, et cette manière de vulgariser, et ces images partout dans ses livres? En plus, il s'est lancé dans la production d'émissions pour la télévision. «La télévision, c'est un grand tabou de la vie intellectuelle anglaise! On ne veut pas vraiment que la frontière s'ouvre entre la «pop culture» et l'université. Mais j'aime les différents médias. J'ai donc produit cinq films, ce fut un grand succès. Preuve que traiter de philosophie à l'écran, c'est possible et ça intéresse les gens.»