Posé sur la table d’un café du sud de Delhi, mon téléphone portable vibre. Je suis plongée dans une conversation avec des amis et je ne remarque pas l’indicatif népalais du numéro inconnu qui s’affiche sur l’écran. Je finis par prendre l'appel insistant. La ligne n’est pas claire et je ne reconnais pas la voix. En anglais, je demande à mon interlocuteur de s’identifier. Après avoir vainement tenté de me faire comprendre son nom, l’homme rit et me lance, en français, une phrase que je finis par saisir: «C’est le gars au fond du trou!»

Je ne peux réprimer un sourire. «Bonjour, Charles.» Car il ne peut s’agir que de Charles Sobhraj, qui m’appelle à l’occasion de sa prison de Katmandou, au Népal. Je suis en communication avec le Français perçu comme l’un des plus grands serial killers du XXe siècle, soupçonné d’avoir drogué, volé, assassiné et, dans certains cas, brûlé vif, entre une douzaine et une trentaine de routards occidentaux dans l’Asie hippie des années 1970. Surnommé «le Serpent» ou le «Bikini Killer», Charles Sobhraj est un fin manipulateur qui proposait son assistance à de jeunes voyageurs dans le but de les détrousser. Roi de l’esquive, il est loué pour son audace machiavélique par les films et les ouvrages qui retracent sa vie. Son nom est resté en mémoire telle une légende glaçante, et mes amis, autour de moi, me jettent des regards livides quand je leur souffle l’identité de mon interlocuteur en m’installant à l’écart pour discuter avec lui.