«Le plus dur, ce ne sont pas les cadavres. Bien sûr, le nombre est parfois écrasant. Mais sur les cadavres, on peut avoir un regard technique. On les compte, on note les signes de torture, on sait qu'on est en train d'accumuler des preuves… Ce qui m'a vraiment touchée, ce sont les rencontres avec les victimes. Là, vous voyez la souffrance, vous la percevez physiquement. Ça vous donne la chair de poule.»

Depuis le début de l'année, Carla Del Ponte n'arpente plus les tombes de masse des Balkans. Elle représente la Suisse à Buenos Aires, une mission dont elle ne cache pas qu'elle n'y retrouve ni les tensions ni la passion vécues à La Haye et à Arusha durant les neuf ans qu'elle y a passés à poursuivre les criminels de guerre des Balkans et du Rwanda. Mais son appétit de vie est intact, tout comme sa capacité à s'enflammer pour la tâche qui est devenue la sienne, un peu par hasard, en septembre 1999.

Elle n'avait pas vraiment cru aux chances de sa candidature au poste de procureure générale des tribunaux pénaux internationaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda. Et elle n'avait pas très envie de quitter Berne où, à la tête du Ministère public de la Confédération, elle s'apprêtait à mener un procès test – celui de l'ancien colonel Friedrich Nyffenegger, acquitté du chef de corruption à la fin du mois d'octobre par le Tribunal fédéral. Elle a essayé d'obtenir un délai.

«Ruth Dreifuss m'a passé un savon, se rappelle-t-elle. Elle m'a dit qu'on ne demandait pas au secrétaire général des Nations Unies d'attendre qu'on se soit libéré. Et que la justice internationale devait primer.» Fâchée? Non: «Elle avait entièrement raison.»

De sa nouvelle fonction, elle a dû tout apprendre: «Je connaissais les événements de l'ex-Yougoslavie et du Rwanda comme une lectrice de journaux. J'ai passé des journées avec des analystes, des nuits à lire des bouquins.» Et puis, elle s'est lancée dans une bagarre qui, malgré les coups essuyés, ne semble lui avoir laissé aucune amertume.

Les résistances bureaucratiques et politiques que détaille son ancienne porte-parole Florence Hartmann dans un livre paru l'an passé? «Ce n'est pas ce qui m'a le plus impressionnée.» Son éviction, en septembre 2003, du Tribunal pénal international pour le Rwanda? «Je ne suis pas rancunière. Et après quatre ans de séjours réguliers à Arusha, je devais renoncer à mon traitement antimalarique car les effets secondaires devenaient trop importants. Je me suis dit que ça tombait bien.»

Une motivation extraordinaire

Et surtout, ce qui la fait courir est ailleurs. Dans la «motivation extraordinaire» que lui ont conférée ses rencontres avec les victimes. C'était lors de son premier voyage à Sarajevo, en automne 1999. «Une délégation des mères de Srebrenica, 300 à 400 personnes, étaient venues pour me rencontrer mais on ne voulait pas les laisser entrer pour des raisons de sécurité. J'ai dit que si c'était comme ça, c'est moi qui sortais. Alors on les a laissées entrer. J'ai serré la main de chacune d'entre elles. C'était un moment incroyable: La personne qui était chargée de leur apporter la justice était devant elles. Pour moi, c'était une responsabilité écrasante, un défi extraordinaire. Je me suis sentie toute petite.»

Les rapports avec ces survivantes n'ont pas toujours été faciles. En 2006, elles ont refusé de la rencontrer. Encore une blessure qui n'a pas laissé de traces: «Elles m'en voulaient parce que je n'arrêtais pas Karadzic. Mais je les connaissais. Finalement, on s'est vues, elles m'ont engueulée et ça les a rassurées. Lorsque j'ai quitté le tribunal, elles sont venues avec des cadeaux. Je savais que nous étions restées proches.»

Et le 29 juillet de cette année, Radovan Karadzic, l'ancien président des Serbes de Bosnie, a été arrêté. Elle n'était plus à La Haye, mais ça a tout de même été une journée «fantastique». «La preuve que ma stratégie politique était bonne, que tout dépendait de la bonne volonté de Belgrade.» La preuve aussi, elle en est persuadée que Radislav Mladic, le bourreau de Srebrenica tombera à son tour «avant la fin de l'année».

Une bouteille de très mauvais rouge

«Le transfert de Slobodan Milosevic à La Haye nous avait pris par surprise. Il était détenu à Belgrade depuis avril 2001 et j'escomptais bien l'avoir un jour mais je savais que les difficultés étaient immenses. Un jour, j'étais à Skopje, on me contacte de la part de Zoran Djindjic, le premier ministre serbe, et on me dit de me tenir prête à l'accueillir à La Haye le lendemain. On était à la fin juin et toute mon équipe était déjà dispersée. J'ai dû battre le rappel. Après son arrivée, nous avons voulu fêter ça, mais nous n'avions rien sous la main. Quelqu'un a sorti une bouteille de très mauvais vin rouge et nous avons trinqué dans des verres en plastique. Après, nous avons acheté une bouteille de champagne et nous l'avons mise de côté pour Karadzic et Mladic. Avec des verres à pied. Toujours en plastique mais à pied.»

Elle n'a pas trinqué le 29 juillet mais reçu de nombreux messages de congratulations et, comme d'habitude, une ration d'injures et de menaces. Ces dernières, assure-t-elle, ne lui font plus rien, pas plus que les dangers très réels dont la protègent encore aujourd'hui des gardes du corps. «J'ai cessé d'avoir peur avant d'arriver à La Haye. J'ai échappé à un attentat avec le juge sicilien Giovanni Falcone, assassiné depuis par la mafia, on a tiré sur mon hélicoptère en Colombie. Depuis, je me suis fait une raison: ce qui doit arriver arrivera.»

Certaines des choses qui sont arrivées ont moins bien passé que d'autres. La mort de Slobodan Milosevic le 12 mars 2006 par exemple. «Ce qui m'a le plus fait problème, c'est qu'il est mort comme tout le monde souhaite le faire: il s'est endormi paisiblement et il ne s'est pas réveillé le lendemain. Alors, c'est vrai, je me suis demandé: Que fait le bon Dieu?»

Car huit ans consacrés à analyser et à poursuivre les crimes de masse les plus graves n'ont pas émoussé sa capacité d'indignation, trempée dans la souffrance des victimes. «Avec l'approche de la fin des travaux du tribunal, se souvient-elle, nous avons dû transférer un certain nombre d'accusés aux juridictions nationales des pays concernés. A propos de l'un d'eux, une des mères de Srebrenica m'a dit «Si vous transférez ce type à Sarajevo, je ne vous parle plus.» Et elle m'a raconté que cet homme l'avait violée en présence des filles puis l'avait envoyée chercher un couteau à la cuisine. Avec ce couteau, il a égorgé ses filles. Je peux vous dire qu'il n'a pas été envoyé à Sarajevo: on l'a jugé à La Haye. Il fallait le voir, tiré à quatre épingles, respectable… Il a insisté pour me serrer la main. Je l'ai fait et puis je suis allée me laver.»

Comparé, c'est clair, la vie à Buenos Aires est bien calme. Mais elle y prépare un congrès sur la prévention du génocide, qui doit se tenir en décembre. Elle collabore à des revues juridiques internationales, une activité qu'elle entend bien développer lorsque sonnera l'heure de la retraite.

*«Paix et châtiment, Les guerres secrètes de la politique et de la justice internationale», Flammarion, 2007