Un de ses yeux est marron, l'autre vert-gris. Regard pétillant. Sourire ravageur. Mordant. En ce lundi d'été, juste avant le début de «son» Festival international du film fantastique de Neuchâtel, plus communément appelé le Nifff, Anaïs Emery, qui en est la directrice artistique, paraît sereine. Le soleil lui promet une semaine fantastique, baignée d'horreur, d'anthropophagie et de surnaturel. Le calme avant la tempête. Si charmante dans sa robe printanière, cette native de Neuchâtel ne colle pas au cliché du fan de film fantastique, ce spectateur qui appartient à ce que l'on appelle le «fandom», que l'on croit affublé d'un style gothique à tendance nerd obsessionnel.

La trentaine épanouie, mère d'une petite Ellie, Anaïs Emery est pourtant une encyclopédie vivante du cinéma de genre. Et dans ce monde de brutes, elle se trouve être la seule directrice artistique d'un festival de fantastique, poste qu'occupent habituellement, en Europe, des hommes. «Il y a bien des femmes, sourit-elle, mais souvent à des postes administratifs. En Suisse, il y a eu Irene Bignardi à la programmation du Festival de Locarno, mais c'est une manifestation généraliste.» La jeune femme porte donc sur ses frêles épaules la lourde et merveilleuse tâche de programmer les œuvres du Nifff. Ne pas se méprendre. Sous de tels airs enchanteurs se cachent une redoutable passionnée et une travailleuse acharnée.

Cassettes VHS et samouraïs

Le fantastique, elle n'est pourtant pas tombée dedans. Enfant, son père, comme son beau-père, cinéphiles tous deux, l'emmenaient voir des westerns ou des films de sabre japonais. Période dont elle garde aujourd'hui une passion pour le cinéma asiatique. Adolescente, Anaïs Emery découvre Les Sept Samouraïs d'Akira Kurosawa, les cartes de fidélité du cinéclub et la joie des cassettes VHS. Des études de comédie au Conservatoire de Lausanne la persuadent qu'elle n'est pas faite pour travailler «dans» le cinéma. Actrice, elle ne le sera donc pas. Anaïs a alors dans les 20 ans et commence à fréquenter le milieu alternatif de la Case à Chocs. Elle y rencontre ses amis. Avec eux, elle imagine le concept du Nifff. C'était il y a dix ans, un peu plus. Elle décide de passer sa maturité, en autodidacte. Qu'elle obtient avec succès.

C'est aussi le temps où elle découvre Spielberg, Lynch ou encore Cronenberg et, donc, le cinéma de genre. «Je suis d'une génération pour laquelle la frontière entre le cinéma classique et le cinéma de genre est moins forte que dans les années 1960 et 1970, où tout était codifié, où il y avait des écoles intellectuelles. Depuis les années 1980, ces limites sont moins marquées. Elles s'effacent comme dans La Mouche de Cronenberg, ET de Spielberg, ou encore les films de Joe Dante. Je suis arrivée naturellement au fantastique.»

Sa référence, c'est Carpenter, John (L'Antre de la folie, Christine), comme pour beaucoup de gens de sa génération. Sa rencontre décisive, c'est Guy Maddin, cinéaste canadien, il y a dix ans très exactement. «Je l'ai croisé aux 2300 Plan 9 from Outerspace, le premier événement consacré au cinéma fantastique qu'on organisait avec le Bikini Test et la Case à chocs.

Un ange passe. Les jolis yeux vairons d'Anaïs Emery scrutent le vide à la recherche de ce souvenir déterminant. «Pour nous, le fantastique, c'est le laboratoire esthétique du 7e art, le cinéma de l'imaginaire dans lequel tout est possible.»

Œuvre collective et croisade

«Nous», un terme récurrent dans sa bouche. «Nous», c'est Anaïs et sa bande, celle avec qui elle a créé le Nifff, avec aussi Michel Vust, directeur administratif et sponsoring. «Ce festival est une œuvre de groupe. Nous avons senti une ouverture auprès des fans mais aussi du grand public, même si, alors, il n'y avait pas de culture suisse du fantastique. Nous avons élaboré notre propre discours qui prône un cinéma fantastique ouvert, large, à la ligne claire.»

Car le cinéma fantastique n'est pas uniquement celui de l'épouvante ou de l'horreur. Cela fait dix ans qu'Anaïs et ses compères le répètent. Une décennie «à batailler», à répéter inlassablement que non, le fantastique ce n'est pas que des vampires et des psychopathes cannibales. «C'est un problème d'étiquette et de marketing. Le fantastique a mauvaise presse parce que le grand public croit que ce cinéma n'existe que pour faire peur. C'est faux, une comédie surnaturelle aussi peut être fantastique.» Une croisade aujourd'hui gagnée par le Nifff: «Nous ne sommes plus des chevaliers. Nous sommes des directeurs de festival», conclut la directrice.

Violence et émotions

Côté création, qu'est-ce qui a changé? La décennie a vu arriver, explique la spécialiste, une surenchère dans la violence. La nouvelle génération compte des réalisateurs comme Alexandre Aja (Haute Tension) ou des sagas comme SAW ou Hostel, qui relèvent d'un sous-genre, celui des torture movies. Le cinéma fantastique connaît aussi un renouveau venu d'Asie. Et d'une Scandinavie qui met en scène un quotidien sous-tendu de violence, le réel et le surnaturel. L'émotion. Ainsi des ­Johnny To (l'émouvant Sparrow) et des Roy Andersson (l'excellent You, the Living).

Bébé et numérique

Au chapitre des points marquants, Anaïs Emery évoque la naissance de sa fille, bien sûr. Et l'apparition du numérique. «La démocratisation des effets numériques et la numérisation des films vont permettre une plus grande maîtrise du genre et du cinéma en général. Par ailleurs, il sera enfin possible de montrer des films du tiers-monde. Et puis, les collectionneurs pourront sauvegarder leurs films.»

L'heure a tourné, Anaïs a gardé le même sourire. Du fantastique, elle pourrait en parler des heures entières. En la regardant s'exprimer avec passion, on s'étonne du si petit nombre de femmes dans cette industrie du cinéma. Que la personne capable de citer trois réalisatrices de film d'horreur lève la main! «Dans le monde du travail en général, les femmes occupent aussi des places moins importantes, déplore-t-elle, la fibre féministe. C'est une histoire générationnelle. Mais il y a de plus en plus de femmes qui produisent, par exemple.»

Et le public féminin? «Il ne faut pas tomber dans les clichés. Reste que les filles préfèrent les héroïnes. Ou les histoires de revanche sur les hommes plutôt que les violences faites sur les enfants. L'important, ce sont les émotions fortes de ces films qui offrent à la femme une émancipation certaine. La charge émotionnelle fait la différence. Le DVD a aussi démocratisé le genre.»

Le téléphone sonne, le soleil se cache. Il est temps pour Anaïs Emery de reprendre son poste de directrice. On se détache de ses yeux, on revient au réel, elle conclut: «On est là pour dire que ce n'est pas une chose débile, mais bien un genre central dans l'histoire du cinéma.»