Quelque part à Saint-Triphon, entre l’autoroute et les champs. Les sculptures d’André Raboud sont partout autour de la maison, devant l’entrée, dans la verdure. Sa première passion est visible d’emblée. La seconde se cache derrière une petite porte entre la cheminée et la cuisine, au pied d’un escalier raide. Des bourgognes, des bordeaux, des italiens, des espagnols… Les bouteilles les plus anciennes portent la couche de poussière réglementaire. Seuls les valaisans ont l’étiquette moins délavée. «Ce sont ceux que l’on boit le plus souvent», explique André Raboud en sortant tout de même une syrah de 1982. «J’ai une passion de collectionneur pour les grands vins, surtout les bourgognes.»

La cave était utilisée comme distillerie de schnaps illégale par l’ancien propriétaire de la maison. André Raboud l’a découverte ensevelie sous les déchets de fruits. «C’est une cave idéale pour la conservation avec des écarts de température de cinq degrés entre l’été et l’hiver», explique-t-il. «On a toujours tendance à boire les vins trop vite. Moi, j’aime les garder.»

A moins qu’il ne se fasse dévaliser. «J’avais accueilli ici un gars que le curé de Monthey m’avait présenté comme un prisonnier politique. Il est parti avec tous mes vins de 1949, mon année de naissance.» Depuis, la cave est fermée à clé, la maison étant souvent pleine de visiteurs. C’est comme ça qu’André Raboud aime boire ses vins, partagés avec des amis, au cours de fêtes plus ou moins gigantesques.

Sa dégustation la plus mémorable, un Romanée-Conti, le ramène aux origines de sa passion. «J’ai commencé à m’intéresser au vin quand j’avais une vingtaine d’années. J’avais lu une chronique dans Le Figaro qui parlait du Romanée-Conti. Je suis donc monté dans ma 4L et je suis allé jusqu’au domaine très naïvement.» Il sonne, est accueilli par le grand patron en personne et déguste tous ses vins. Il se rend ensuite chez le négociant et se rend compte que le nectar se vend 2500 francs les six bouteilles. «J’ai bégayé que c’était mon père qui m’envoyait en repérage! Je n’y connaissais rien. Aujourd’hui, je ne suis pas sûr que j’oserais refaire une chose pareille!»

Sa femme se plaint parfois qu’il dépense plus pour sa cave que pour le chauffage de leur grande maison. «C’est peut-être cher, mais une excellente bouteille je m’en souviens ensuite toute ma vie», rétorque-t-il. «Je profite de faire mes emplettes quand j’ai vendu une grande pièce.»

Il s’approvisionne aussi à la réserve de son avocat. «Je peux me servir, mais pas plus de 350 bouteilles à la fois», rigole-t-il. «Sa collection est complètement hallucinante, il possède une cave entière seulement pour les bordeaux. Nous sommes trois artistes à nous servir chez lui.»

André Raboud quitte la fraîcheur, les poutres et la poussière de sa cave pour s’installer dans le jardin autour d’une marsanne blanche d’Ollon. Sa passion des grands vins, il l’explique un peu par son père, décédé alors qu’André Raboud était très jeune. «Il était dégustateur de champagne et je me souviens des ambiances des caves quand il m’emmenait avec lui.» L’univers des grands vins ne va pas sans celui de la bonne chère. Toute la famille allait donc au restaurant les mercredis et les dimanches. «Mon goût pour les bonnes choses est sans doute ce qu’il m’a laissé en héritage.»

Une passion qui lui permet de nouer des amitiés avec les plus grands cuisiniers: Irma Dütsch, Denis Martin, Frédy Girardet, Philippe Rochat. Comment fait-il pour s’introduire auprès des stars? André Raboud commente les vins ou les cigares. Le chef, surpris de ses connaissances, poursuit la conversation avant de l’inviter à établir la carte des vins… Ou alors ils sont surpris de voir l’artiste, «qu’ils imaginent soit comme Picasso, soit portant béret et roulant en deux-chevaux», commander la meilleure bouteille de la carte. «Pour ne pas mourir innocent, je suis prêt à ­dépenser mes mille derniers francs…» sourit André Raboud.

Il leur fait parfois découvrir des nectars que même les directeurs de palaces n’avaient jamais goûtés. «Tous les bons restaurants possèdent des sculptures signées André Raboud», raconte-t-il. «Il y a beaucoup d’endroits où je peux payer en offrant une œuvre. Sans doute parce qu’il existe un chemin commun entre les bons produits et la production artistique, quelque chose comme un goût du beau.»

C’est ainsi Irma Dütsch qui vient cuisiner pour 160 convives lors du vernissage de l’une de ses expositions à Morat. Une table blanche, toute en longueur au bord du lac, à l’image des fêtes qu’il organise depuis des années dans sa grande maison. «Fin juin, j’avais les Gipsy Kings dans mon jardin pour mon anniversaire de mariage.» Des amis encore. «C’est magnifique pour moi de voir les gens heureux.»

«On a toujours tendance à boire les vins trop vite. Moi, j’aime les garder»