«Avec mon mari, nous avons longuement hésité. Avoir un enfant n’était pas ressenti comme une nécessité vitale, je n’ai pas connu cette envie de maternité qui prend aux tripes. Nos activités professionnelles remplissaient largement nos existences.

On m’a découvert un kyste aux ovaires en 2009. J’ai été opérée à Genève et le chirurgien m’a alors informée que si nous voulions des enfants, c’était maintenant ou jamais. Pour imager, ce genre d’intervention nettoie les trompes utérines et c’est un boulevard qui s’ouvre pour les spermatozoïdes, pour six mois environ. C’est la fenêtre idéale pour avoir un bébé. Ces propos ont levé toute hésitation, ils ont été le déclic. Avoir un enfant est devenu une évidence, avec, pour la première fois, un sentiment d’urgence.

Froideur des spécialistes

Je ne suis pas tombée enceinte durant les mois qui ont suivi; mon gynécologue a donc procédé à des analyses et fait un bilan ovarien. A 37 ans, j’ai appris que j’étais quasiment à sec d’ovocytes et je suis tombée de très haut. Nous avons procédé à une fécondation in vitro en urgence, mais cela n’a pas marché. Nous l’avons très mal vécu, mon mari et moi, comme un business à vomir, où il est question d’argent à chaque étape, bien plus que de vie et d’amour. Un exemple? On nous a proposé une échographie des embryons tout juste fabriqués, comme les parents repartent avec la première échographie de leur bébé, sachant que les probabilités de réussite des FIV sont très faibles.

D’ailleurs, sur ce point, la gynécologue qui nous a pris en charge n’a jamais été très bavarde. Elle s’est comportée comme une business woman plus que comme un médecin et ne nous a pas témoigné beaucoup d’empathie. Son cabinet ne m’a jamais appelée pour me donner les résultats de la FIV, j’ai dû tirer les conclusions moi-même. Physiquement, le traitement a été désagréable, avec une multitude de piqûres pour stimuler l’ovulation. Et cela n’a pas été simple pour mon conjoint non plus. Il a détesté l’idée d’avoir un enfant en se masturbant dans une cabine. Ce n’est pas ce qu’il avait imaginé.

Bienveillance de l'administration

Nous avons décidé de ne pas poursuivre dans cette voie et l’adoption s’est imposée comme une alternative finalement plus naturelle pour avoir des enfants. Il n’y a pas d’artifice technique ou médical; on accueille un petit qui est déjà là, qui n’a pas de parents et qui est potentiellement promis à une vie de misère. Il ne s’agit pas d’humanitaire, mais plutôt de combiner deux manques pour en faire naître de l’amour et une famille. Nous nous sommes toujours fichus, en revanche, de léguer notre patrimoine génétique. En 2010, nous avons entrepris les démarches pour obtenir l’agrément. L’administration genevoise a été vraiment bienveillante. J’ai des amis qui ont entamé des procédures en France, où il faut prouver sans cesse que vous êtes un parent valable. Là, nous nous sommes sentis accompagnés beaucoup plus que testés.

Le système suisse impose de choisir le pays dans lequel on souhaite adopter, en plus de la possibilité d’accueillir un enfant né ici. Nous nous sommes renseignés un peu. Ce n’est pas évident, l’administration n’a pas pour habitude de guider les couples et il est difficile de savoir vers qui se tourner. Nous sommes intuitivement attachés à l’Afrique et l’Ethiopie était alors le pays où cela marchait hyperbien, les délais étaient courts. Nous ne savions pas que ce genre de situation peut tourner rapidement. Prenez Haïti, où de très nombreux enfants étaient adoptés chaque année; tout s’est arrêté avec le tremblement de terre. Ou la République démocratique du Congo, qui s’est fermée après l’adoption du mariage gay dans plusieurs pays d’Europe. On peut tirer le parallèle avec le fait de tomber enceinte et de mener sa grossesse à terme; on n’a aucune garantie tant que le bébé n’est pas là en bonne santé. Là, puisque le système prévoit qu’elles servent d’intermédiaires, on remet en outre son destin dans les mains d’associations qui ne font pas toujours bien leur boulot.

La longue attente

En Ethiopie, on est passés en peu de temps de centaines d’enfants qui partaient à l’adoption chaque année à quelques milliers. Un marché corrompu s’est alors mis en place avec tout ce que cela implique comme dérives. Des parents ont laissé partir leurs enfants contre la promesse d’un peu d’argent et l’espoir de les revoir. Les instances d’observation internationales, les ONG ont mis la pression sur les autorités, s’appuyant notamment sur la Convention de La Haye. Cela a été le coup d’arrêt. Nous avons alors décidé de nous tourner vers un autre pays; l’horizon était devenu trop incertain en Ethiopie et les révélations sur les dérives nous avaient refroidis. Je ne sais pas où cela en est aujourd’hui, je ne veux pas savoir. Cela me ferait trop mal d’apprendre que tout a repris alors que nous avons retiré notre dossier après deux ans d’attente.

A 42 ans, il a fallu tout recommencer à zéro. Or, à cet âge, des tas de portes sont fermées. On nous a recommandé d’aller voir une conseillère spécialisée dans ces procédures, elle nous a été d’un très grand soutien, nous présentant les diverses possibilités qui s’offraient à nous. A vrai dire, il y en avait peu. L’adoption internationale se referme progressivement alors même que les besoins exprimés par les couples infertiles dans les pays du Nord explosent. Nous nous sommes tournés vers la République dominicaine, où tout laissait penser que la procédure se déroulait proprement. La liste d’attente est moins longue dans ce pays parce qu’il impose aux parents adoptifs de passer six mois sur place, le temps de la procédure en justice. Cela permet que l’adaptation se fasse plus en douceur pour l’enfant. C’est évidemment totalement discriminant et nous avons la chance de pouvoir l’envisager, financièrement et professionnellement. Nous avons dû adapter l’agrément, puisque chaque Etat a ses propres exigences. Demander de nouveaux papiers, traduire le tout en espagnol… Cela a pris du temps et la nouvelle demande a été déposée début 2015 seulement. Tout cela coûte beaucoup d’argent également. Nous attendons toujours que le dossier avance mais il semble stagner.

Nous avons aujourd’hui 44 ans et notre espoir d’être parents n’a jamais été aussi faible. Nous nous fixons jusqu’à la fin de l’année et si rien n’a bougé, alors nous déciderons d’arrêter. Quel sens cela a pour un enfant d’avoir des parents de 45 ans? Et puis je n’en peux plus de cette attente et de l’incertitude qui l’accompagne, on ne peut pas laisser ainsi toute notre vie nous échapper. Cela fait tant de renoncements, en termes professionnel et de choix de vie, car nous sommes obligés de rester dans le canton de Genève. C’est usant sur le long terme. Nous avons obtenu l’agrément en 2011, je n’ai jamais eu un dossier aussi épais de ma vie.

Pression sur le couple

La pression sur le couple est très lourde. C’est évidemment un projet commun au départ, puis, plus le temps passe, plus chacun évolue à son rythme au risque d’être déconnecté de l’autre. Nous en parlons peu aujourd’hui. J’ai l’impression que cela fait une éternité que nous sommes entrés dans le projet de fonder une famille, que j’ai passé ma vie à attendre cela. En vain. Je ne trouve pas la situation injuste, mais infiniment triste, c’est comme si je portais cet enfant depuis des années. Cela fait partie du travail d’adoption de se projeter. On te demande d’imaginer l’enfant, son sexe, son âge, sa couleur… Alors évidemment, quand tu réalises que la procédure est en train de capoter, tu es au bord du précipice à te demander quel sens donner à ta vie après une aussi longue attente. On m’a parlé des mères porteuses ou des dons d’ovocytes, mais avoir un enfant n’est pas un droit absolu et je ne suis pas prête à aller aussi loin pour cela. Ce sont des procédures lourdes de sens et compliquées. Quant à devenir une famille d’accueil, avec la possibilité que l’enfant reparte à tout moment, cela ne correspond pas à notre projet de vie.

Je sais que nous sommes nombreux à être concernés et je ne ressens pas d’aigreur. Sinon je ne vivrais plus. Je refuse de m’enfermer. Je ne m’enfuis pas dès que je vois une femme enceinte ou des amis avec des enfants, même s’il y a des moments délicats. Je suis contente pour eux. Heureusement, mon mari n’a jamais fait peser sur moi la moindre culpabilité. Lui a fait des analyses et sa fertilité n’est pas en cause. Mais c’est nous deux ou rien.

J’ai accepté de livrer ce témoignage aujourd’hui en pensant qu’il pourrait servir à d’autres. Lorsque j’entends des jeunes couples dire qu’ils ont «bien le temps» de faire des enfants, j’ai envie de leur signaler que non, justement. Quant à l’adoption, il est impossible de savoir sur quel pays il faut miser, mais l’on peut essayer de minimiser les risques en se renseignant un maximum avant de déposer son dossier.»

* nom connu de la rédaction