Climat

J’ai suivi un cours d'écopsychologie

Pas facile d’agir pour le climat. Afin de prendre conscience de l’urgence, le TQR, ou «travail qui relie» propose de laisser libre cours à ses émotions en public. Notre expérience, plutôt concluante

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Chaque jour, nous sommes exposés à des informations catastrophistes de la part des médias. En tant que journaliste, c’est encore pire. Impossible de détourner le regard lorsque s’affichent sur notre poste de travail des dépêches liées au réchauffement climatique. Si bien qu’au fil du temps j’ai appris à vivre avec. Résultat: je peine à m’émouvoir des catastrophes naturelles, fonte des glaces, déforestations massives et autres désastres.

Un jour, j’ai entendu parler d’ateliers de TQR – ou «Travail qui relie» – destinés aux personnes pour qui la situation écologique actuelle est source d’angoisse, de tristesse, ou comme moi, d’une certaine forme de déni. Destinés à nous permettre de prendre conscience de l’urgence, gérer ses émotions et s’engager pour le climat, ces ateliers s’inscrivent dans le mouvement plus large de l’écopsychologie, né dans les années 1990 aux Etats-Unis. Bien décidée à agir, je me suis rendue à Versonnex, en France voisine, pour participer à une journée pratique autour de ce thème, organisée par l’association genevoise Permabondance et le Laboratoire de transition intérieure de la fondation Pain pour le prochain.

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Yeux bandés dans la nature

Une vingtaine de personnes sont assises en cercle dans une pièce vide. Militants écolos, parents inquiets pour leur progéniture mais aussi simples curieux m’accueillent parmi eux. «Je suis venue pour faire plaisir à mon mari, qui est très concerné par ces thématiques. Mais je suis timide, ça m’inquiète un peu», me confie une participante. Un habitué de ces réunions a l’air plus convaincu de la démarche: «Cela me permet de faire le deuil de notre monde et de laisser libre cours à mes émotions, comme à un enterrement.» L’heure des présentations officielles est arrivée. Il est d’usage de mimer un élément de la nature commençant par la première lettre de notre prénom. Alors que je me tortille tel le lombric, je m’interroge: cet atelier va-t-il vraiment porter ses fruits?

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Dans le jardin, un participant m’invite à toucher les branches d’un arbre. Les yeux bandés, je me laisse guider malgré ma réticence. Le chant des oiseaux me berce. «Cet exercice a pour but de reprendre contact avec le monde naturel au-delà des mots», explique l’animateur. Puis, place à l’échange. Face à moi, un jeune homme me dévisage, bienveillant. Je suis censée lui parler des moments au cours desquels je me suis sentie «vraiment vivante sur notre Terre». Sans filtre, je raconte le jardin de la maison où j’ai grandi mais aussi la barre d’immeuble qui le fera probablement disparaître dans quelques années.

«On se sent moins seul»

«A présent, hâtez-vous comme si vous traversiez la gare aux heures de pointe. Circulez de plus en plus vite!» s’exclame l’animateur d’une voix forte. Le groupe, surpris, s’agite frénétiquement. «Maintenant, ralentissez et regardez les visages autour de vous. Vous n’êtes pas seul au monde… Voici un être né dans la même période de crise. Comme vous, il a choisi d’être là pour faire face à ce défi. Exprimez-lui votre gratitude.» Mes yeux plongés dans ceux d’une inconnue, nous nous caressons les mains. Le degré d’intimité de cette situation nous trouble, une force se dégage de notre union. «Les masques tombent. C’est si réconfortant, on se sent moins seul. Tout est possible si l’on se serre les coudes», résume ma coéquipière.

Les larmes du deuil

Après le pique-nique, direction la forêt, où un cercle de pierres a été construit par les animateurs. Chacun notre tour, nous y déposons un objet ramassé dans les bois, censé représenter «une perte ou une dégradation qui nous touche». Une participante, discrète, prend la parole: «Dans ma région natale, il y a des oliviers à perte de vue. Mais depuis plusieurs années, ils sont ravagés par une bactérie, raconte-t-elle, un bout d’écorce à la main. Ces arbres étaient la fierté de mon père, qui est décédé depuis peu. Quand je regarde ce paysage dévasté, je ne peux m’empêcher de pleurer.» La sincérité de son témoignage m’émeut. La gorge nouée, je me mets à déclamer ma colère envers la pollution qui souille l’air de nos villes. Les larmes coulent sur les joues des autres participants, qui expriment à leur tour leur désarroi face à la disparition des oiseaux ou l’abattage des arbres.

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Afin de transformer nos émotions négatives en énergies positives, nous partageons finalement nos idéaux pour une société plus durable: replanter des arbres, s’engager en politique, sensibiliser nos proches ou encore manifester. Je me surprends moi-même à énumérer mes mauvaises habitudes et promettre d’en changer. Les yeux pleins d’espoir, je tente de rassurer un homme trop inquiet, rongé par la culpabilité. Je découvre qu’il suffisait d’écouter autrui pour réaliser que, peut-être, un autre monde est possible.


Le défi environnement faisant partie des causes définies par Le Temps pour ses 20 ans, cet article est offert en libre accès et sous licence «Creative commons». Retrouvez tous nos articles et vidéos sur le sujet.

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