C’est un drapeau barré d’une croix de Saint-André jaune. En haut et en bas, deux triangles verts se regardent; deux triangles noirs à gauche et à droite. Par-dessus, on a ajouté en rouge la forme de l’île, un lion et des feuilles de cannabis. Le mot «Kingston» capture le regard. Sur les murs de la chambre de Maxime, 13 ans, cette relecture de l’étendard jamaïcain croise une carte du monde, une sorte de serpent dragon dont l’origine est floue et un poster de jeu vidéo. «J’ai demandé cela pour mon anniversaire. Alors mon parrain me l’a offert.»

Pour Maxime, qui vit près de Nyon, la Jamaïque est un pays de plages et de palmiers, avec «des habitants sympas». Sur son lecteur MP3, l’adolescent a rangé en ordre aléatoire quelques standards de Bob Marley, «One Love», «No Woman No Cry», «Buffalo Soldier». Il aime les dreadlocks, ces tresses qui «disent qu’on est différent». Mais il ne compte pas prochainement s’en affubler. Parmi ses amis, un seul possède un drapeau rasta aux couleurs jaune, rouge et vert. Pour eux, les Jamaïcains sont «tranquilles». Maxime a vu Usain Bolt tout détruire sur son passage lors des Jeux olympiques. Mais rien à voir, dit-il, avec sa douce fascination pour le pays.

C’est une terre au large de la Floride, qui baigne entre Cuba et Haïti; il faudrait, sur le plan de la superficie et de la population, presque quatre Jamaïques pour faire une Suisse. Concernant l’économie, la Jamaïque pèse à peine le poids de son drapeau. Elle exporte de la bauxite. Et importe des flots de touristes américains qui ne s’extraient jamais des plages du nord où la bière est fraîche et des chutes d’eau aménagées en parcs d’attraction. Il n’y a pas de raison logique pour que Maxime se retrouve, sans y être jamais allé, avec les couleurs d’un pays si infime punaisées au-dessus de son lit. Et pourtant, personne n’est surpris.

Un moment jamaïcain. Le 5 août, Bolt menaçait son propre record sur 100 mètres à Londres. Il donnait le ton – talentueux, arrogant et burlesque – au cinquantième anniversaire de l’indépendance qui avait lieu le lendemain. Dans chaque bar de Kingston, dans les campagnes où l’électricité ne s’avance qu’à pas feutrés, un peuple entier a vu en ce jour de mondovision une confirmation de sa suprématie. En parallèle, le documentaire de Kevin MacDonald consacré à Bob Marley a remporté cet été un beau succès au cinéma. Il n’en faut pas plus pour y déceler une tendance.

Le journal anglais The Guardian consacrait il y a quelques jours au pays un long reportage intitulé: «Comment la Jamaïque a conquis le monde?» Il y était question, notamment, de l’amour du prince Charles pour le reggae. Parfois qualifiée de «Loudest Island on Earth» (l’île la plus bruyante du monde), la Jamaïque se définit surtout en quelques stéréotypes sans cesse reproduits depuis plus de quarante ans. L’historien et producteur Marc Ismail, un des meilleurs spécialistes de la Jamaïque en Suisse, en a soupé. Il vient de lire un article qui mentionnait le farniente, le sprint et le reggae comme les trois mamelles de l’identité insulaire.

«Je crois qu’il existe un immense malentendu concernant ce pays, qui est dû surtout à l’incroyable ascendant de Bob Marley. Au fond, on ignore presque tout. L’aura de cette minuscule nation a quelque chose d’irrationnel.» Depuis le milieu des années 70 et le triomphe sans précédent pour un artiste du sud de Marley, le Jamaïcain serait la plupart du temps perçu de ce côté-ci de l’Atlantique comme un rasta qui fume de l’herbe en écoutant des rythmes syncopés. Ou alors, depuis l’essor de l’athlétisme caraïbe: une machine de course égotique et lumineuse qui passe l’essentiel de son temps libre à professer son inaltérable grandeur. «En réalité, l’imaginaire occidental sur la Jamaïque est sans doute plus complexe que cela. Aujourd’hui, la presse parle énormément de Bolt; ce qui contribue à renforcer une image positive du pays. Mais les deux dernières fois où l’on a parlé de la Jamaïque, c’était pour dénoncer les textes homophobes de certaines stars de la musique, puis pour décrire le démantèlement par l’armée d’un important gang de Kingston. La société jamaïcaine est aussi décrite comme un espace de violence.»

En séjour londonien pour présenter son film Better Mus’Come, le jeune réalisateur de Kingston Storm Saulter est lui aussi sans cesse confronté à la relation paradoxale que la plupart des Européens entretiennent avec sa terre natale. «L’essentiel des questions tourne en général autour du cannabis ou de la violence.» Dans son long-métrage, le cinéaste met d’ailleurs en scène la terrible lutte politique entre les deux partis qui dominent l’île depuis son indépendance en 1962 (le Jamaica Labour Party de centre droit et le People’s National Party de centre gauche). Il installe son intrigue dans les années 70 au moment où chaque élection générait son lot d’affrontements armés et de victimes dans les deux rangs.

«Je ne suis pas du tout opposé à l’exploration du phénomène de la violence en Jamaïque. Mais contrairement à la plupart des réalisateurs qui donnent de la criminalité une image glamour, je cherche à montrer l’origine de cette violence. Nous sommes une nation née de l’expérience esclavagiste, dont les élites se sont reproduites depuis plusieurs siècles, dont la vie démocratique a été manipulée par les Etats-Unis et où la pauvreté reste endémique.» Kingston, la capitale qui compte près de 1 million d’habitants, est partagée entre des hauteurs réservées aux habitants fortunés et des tréfonds dont la nature ghettoïsée occupe l’essentiel des chansons populaires. Elle est présentée comme une des villes en paix les plus dangereuses au monde.

Avec 1400 meurtres recensés par an, la cité trône en effet assez haut dans le classement du taux d’homicides au niveau international; bien en dessous néanmoins de plusieurs pays d’Amérique centrale. La culture de gangs, le trafic de drogue, la possession généralisée d’armes à feu et l’absence de perspectives de développement pour l’immense majorité de la population expliquent pour beaucoup ces mauvais chiffres. Mais la Jamaïque reste, dans le contexte caraïbe ou sud-américain, un relatif exemple de démocratie qui ne recense dans son histoire aucun coup d’Etat ni régime dictatorial. «Nous sommes des équilibristes», affirme encore Storm Saulter. «Les Jamaïcains ont toujours composé avec la peur et le manque. Ils ont une capacité phénoménale à faire beaucoup avec peu.»

Tout transformer. L’histoire du reggae, dont les racines remontent aux alentours de l’indépendance jamaïcaine, est celle d’un rapt virtuose. Des musiciens et des producteurs de Kingston ont puisé dans le trésor sans fond de la chanson américaine, ils ont acheté des disques à New York, écouté la radio de La Nouvelle-Orléans, repris les hymnes rhythm ’n’ blues, puis soul ou rock, en leur conférant un authentique accent local; non seulement le contretemps à forte teneur tropicale, mais aussi les arrangements et l’usage créatif de la technologie. De même sur le champ philosophique, la Jamaïque a reconstruit à partir de l’héritage vétéro-testamentaire une approche unique de la foi, dont le mouvement rastafari n’est qu’un des avatars. Ce mélange de protestantisme anglo-saxon et de vision afrocentrique a, lui aussi, favorisé la diffusion d’un modèle authentiquement jamaïcain.

L’apparition, au milieu des années 1970, de Bob Marley sur la scène internationale, son incroyable charisme mêlé au génie commercial de son producteur Chris Blackwell, ont imposé dans le même geste les clichés dominants sur la Jamaïque: les tresses, l’herbe à fumer, la religion rastafari, le pouvoir de la musique, mais aussi une conception politique emprunte de post-colonialisme. Bref, une sorte d’alternative métissée au phénomène hippie apparu une dizaine d’années auparavant. «Marley a été autant une bénédiction qu’une malédiction pour ce pays», affirme Marc Ismail. «Il a été un ambassadeur inespéré pour l’île. C’est grâce à lui que chacun connaît le nom d’un ghetto de Kingston, Trenchtown, sur tous les continents. C’est grâce à lui aussi qu’un étonnant culte voué à l’empereur éthiopien Hailé Sélassié a accédé à l’universel. Mais c’est à cause de lui que notre perception de la Jamaïque est si erronée.» Le mouvement rastafari, plusieurs décennies après son apparition en Jamaïque, reste une religion absolument minoritaire et la plupart du temps décriée par la majorité de la population plutôt bigote. Malgré la présence d’un gigantesque portrait de Marley sur les murs de l’aéroport de Kingston, la plupart des Jamaïcains considèrent les chansons de Bob comme des vieilleries dont seuls les Blancs se repaissent encore. L’attitude d’Usain Bolt, qui clame à tout bout de champ mériter le statut de huitième merveille du monde, est héritée directement de la culture contemporaine du dancehall; une chanson contemporaine qui s’est depuis longtemps substituée au reggae, faite de défis et de provocation. Et le cannabis même s’il est pratiqué largement en public, notamment dans les salles de concert où il est vendu par plant entier, reste interdit sur l’île.

Il y a quelques mois, lors d’une conférence à l’Université de Kingston, Marc Ismail a énuméré face à un auditoire sidéré les clichés qui définissent à nos yeux la Jamaïque. Notamment celui d’une société raciste qui n’éprouverait pour les Blancs que du ressentiment. A l’issue de la présentation, il a dû faire face à un flot d’étudiants plus empressés les uns que les autres de contredire cette légende. «Ces Jamaïcains souffraient de l’image qu’ils peuvent renvoyer à l’étranger. J’ai entendu un jour que cette île était le point où l’enfer et le paradis se rencontraient. Plus je m’y rends, plus je comprends à quel point il est impossible d’approcher tièdement la Jamaïque. C’est une terre des extrêmes.» Une nation en tous les cas qui continue de déborder largement ses propres frontières. Et dont les drapeaux épinglés un peu partout dans le monde disent davantage sur notre soif d’ailleurs que sur l’île elle-même.