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A Aomori il y a quelques années, la Nebuta Matsuri, avec ses gigantesques et fantasques lanternes découpées et sculptées.
© The Asahi Shimbun

Un été à…

Au Japon, l’appel des «matsuris» dans la canicule

Pour qui souhaite fuir la fournaise de Tokyo, les festivals du Tohoku ou des montagnes de Nagano sont à quelques heures de train. Au bout du chemin: tambours «taiko» par milliers, poissons d’or et lanternes chimériques. Quatrième épisode de notre série sur les rituels urbains estivaux

L’envoûtement des flûtes et des percussions taiko, dont les courroies multicolores sont nouées derrière la nuque. La fumée des braseros, les calamars sur leurs pics, l’odeur du sirop incandescent dans la fraîcheur du soir. En formations serrées, les participants dansent et tambourinent par milliers dans les rues de Morioka. Les manches moirées des yukatas (version estivale du kimono) ondulent autour des gestes souples et synchrones. La voix stridulante d’une speakerine flotte au-dessus de la foule. Les semelles de bois des getas, portées sur des socquettes immaculées, frappent le bitume de l’avenue.

Le Morioka Sansa Odori, dans la préfecture d’Iwate, réunit chaque année au début du mois d’août plus de 10 000 percussionnistes et danseurs – un record. On vient de tout l’Archipel pour assister à ce festival traditionnel, l’un des plus importantes du nord-est du pays.

Une légende fonde ses origines. Pour punir un démon qui persécutait les habitants de la région, le dieu du sanctuaire Mitsuishi fit promettre bonne conduite et repentir au mauvais génie. Signe de son serment, le démon dut placer la paume de sa main sur un rocher qui en conserva la marque. On célèbre chaque année le mythe de cette libération, qui donne aussi son nom à la préfecture d’Iwate – littéralement «main de pierre». Au terme du défilé, le grand public se mêle aux équipes composées d’écoliers ou de collègues de travail. Waodori, «danse en cercle»: la fête se poursuit jusqu’à tard dans la soirée.

L’été japonais est riche de festivals à l’image du Morioka Sansa Odori, particulièrement à la fin de juillet et au début d’août. Appelées matsuris, ces manifestations ont parfois leurs racines dans la spiritualité shinto, parfois dans la tradition bouddhiste d’Obon, qui veut qu’à cette période de l’année on honore et purifie la mémoire des ancêtres. D’autres fois, encore, les matsuris sont des célébrations folkloriques locales et sécularisées qui résonnent avec le cycle des récoltes et le tissu économique d’une région. Pour les habitants des mégapoles caniculaires (Tokyo, Nagoya, Osaka), les festivals du Tohoku (Nord-Est) ou des montagnes de Nagano offrent la perspective d’une échappée – pour peu que les maigres vacances le permettent.

A quelques heures de train rapide Shinkansen, à l’extrême nord de Honshu, la Nebuta Matsuri fait flotter ses lanternes gigantesques et fantasques dans la nuit d’Aomori. Découpées et sculptées dans du papier washi (matériau utilisé également pour la calligraphie, l’origami ou les parois coulissantes shoji), ces figures chimériques aux couleurs outrées, appelées nebutas, peuvent atteindre plusieurs mètres d’envergure. Leurs squelettes de bois aux formes complexes abritent des milliers de guirlandes qui donnent vie à de multiples personnages: guerriers, dragons, animaux ou démons traversent la ville montés sur leurs chars, flottant aux sons des fifres et des tambours taiko.

Bien avant la modernisation du Japon, les lanternes d’Aomori servaient d’instruments de purification et de transfert, dans l’esprit d’Obon. La tradition avait aussi pour but d’expurger la torpeur et la fatigue physique des mois d’été – un processus connu sous le nom de nemuri nagashi. Depuis la fin des années 1940, le regain d’intérêt pour les lanternes nebutas se traduit par ce que les locaux appellent nebuta baka, autrement dit «nebutamania». Saisis par ces lueurs d’outre-monde, les danseurs les plus hardis lancent soudain leurs cris distinctifs: «Hassera!»

Non loin d’Aomori, dans la préfecture d’Akita, les lampions plus conventionnels du festival Akita Kanto sont suspendus au bout de hautes perches. Certaines grappes rassemblent jusqu’à 250 bulbes de papier, dont les quelque 50 kilos sont hissés à bout de bras par les plus aguerris des porteurs. Une manière d’évoquer, au crépuscule de la belle saison, la plante de riz qui fait la fierté d’Akita, et de souhaiter des récoltes généreuses.

L’art pyrotechnique

Autres lumières, autres éclats: l’été, au Japon, est aussi la période des festivals de feux d’artifice. Parmi les hanabi taikai (littéralement «conventions de feux d’artifice»), celle de la rivière Sumidagawa de Tokyo, le dernier samedi de juillet, fait office de must. Remontant au moins à la période Edo, la manifestation traduit les longues affinités de la culture japonaise avec l’art pyrotechnique: plusieurs équipes d’artificiers s’affrontent chaque année pour offrir au public agglutiné sur les berges les formes, les couleurs et les mouvements les plus audacieux: spirales scintillantes, pluies d’étoiles, pastèques étincelantes voire, qui sait, l’un ou l’autre Pokémon.

Loin de la foule de Sumidagawa, la préfecture de Nagano recèle plusieurs hanabi taikai moins cosmopolites et d’autant plus intimes. Au-dessus du petit lac Nojiriko, le même soir, le ciel résonne d’explosions polychromes qui révèlent une île minuscule au beau milieu des eaux noires. S’y dresse, parmi les bouquets d’arbres luisants, une unique porte shinto.

A l’heure où les ombres s’étirent, sur la rive, les couples en yukata et les enfants en jinbei déambulent parmi les stands. Certains font la chasse aux poissons d’or dans de grandes bassines bleues, armés d’épuisettes de papier. D’autres dégustent bentos ou yakisoba installés sur les pelouses, à même le clapotis. L’air du couchant a la saveur acidulée du anzu ame, cette friandise sur bâton dont le cœur fruité est à la fois protégé par une pellicule de sirop, et raffermi par la morsure de la glace vive.


A lire

La tradition. Les Japonais célébreraient chaque année entre 100 000 et 300 000 fêtes! Dans pratiquement chaque communauté de l’Archipel, il existe un matsuri unique en son genre,
avec des origines et des caractéristiques tout à fait particulières. Yamamoto Tetsuya, un passionné,
en dit davantage sur le site www.nippon.com.

En cartographie. Le même site propose par ailleurs une carte de ces festivals traditionnels du Japon, qui constitue une sélection de 20 des plus grandes fêtes du pays.


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