Vevey-la-grande-bouffe retient son souffle. Les rues qui enserrent la Grande-Place

ressemblent à un immense réfectoire juste avant l'heure de la soupe. Les nombreux cantiniers et restaurateurs qui ont joué des coudes et vidé leur cagnotte pour installer une tente ou étendre leur terrasse attendent le début des festivités avec une certaine nervosité: «On espère qu'il y aura assez de monde pour chacun», résume l'un d'eux, pragmatique et consensuel. Un souci qui ne semble nullement atteindre les «Jardins de la Madeleine»: cette initiative bénévole et sans but lucratif a été conçue comme une oasis de calme et de volupté gourmande au milieu du déferlement des hordes affamées, en marge des études de rentabilité par mètre carré.

A quelques pas des arènes, au coin des rues Louis-Meyer et de la Madeleine, une magnifique treille signale le seul «caveau» à ciel ouvert de la Fête. Ouverte à tous les flâneurs aventureux, la cour intérieure du pâté de maisons a été entièrement transformée pour l'occasion: gazon et gravillons se partagent cet espace délicieusement urbain, sous les fenêtres des immeubles début-de-siècle. Une dizaine de tables dispersées parmi les massifs de roses cherchent l'ombre des bouleaux préservés. La petite estrade sous son auvent de roseaux et les guirlandes lumineuses donnent à l'ensemble un côté guinguette des bords de Seine. Des musiciens s'y succéderont, dans un style bluesy acoustique et serein. Sur une façade sans fenêtre, des photographes présenteront leurs travaux récents.

Construit pour sa part avec les planches d'un pont détruit, le bar prend l'air d'un chalet d'alpage. Au comptoir certifié tricentenaire, les crus du domaine Wannaz de Chenaux sont servis à prix d'amis: blancs d'Epesses et de Lutry, spécialités tardives, sylvaner ou pinot blanc; mais aussi pinot noir fût de chêne, merlot-

cabernet ou encore diolinoir-

gamaret. Une aubaine pour les amateurs de ces vins rares et recherchés, qu'il faut prendre le temps de déguster. Installée à l'autre extrémité du jardin, la cuisine propose pour une dizaine de francs un grand choix de plats inspirés du terroir et du potager: terrine de ma tante Marceline, feuilles d'arvine et de sylvaner farcies maison, bœuf en gelée ou vinaigrette, fromages d'Enhaut ou d'en-face, trio d'humous, compote de tomates au safran et brandade de thon au pain paillasse…

La douceur de vivre et la générosité hospitalière qui prévalent aux «Jardins de la Madeleine» n'en représentent pas moins un véritable tour de force. Défi utopiste lancé aux réalités de l'événement, le projet a mis plus de trois ans pour parvenir à ses fins. Illustrateur enseignant la cuisine à Vevey, Yvan Schneider habite au 15, rue de la Madeleine, et son séjour donne de plein pied sur la fameuse cour. L'idée naît dans son esprit de tirer parti d'un tel décor pour créer le temps de la Fête «une guinguette urbaine aux effluves décalées». Multipliant les rencontres individuelles et les assemblées d'immeuble, il parvient à convaincre tous les locataires et le propriétaire qui lui laisse carte blanche.

Installé sur le domaine privé, il n'est nullement soumis à l'autorité de la puissante Confrérie des Vignerons qui régit tous les espaces publics. Il doit cependant obtenir une patente spéciale d'exploitation, et se battra pendant des mois dans ce but, surmontant notamment l'opposition de certains restaurateurs qui voient dans ce projet une concurrence déloyale. Constitués en association, les «Jardins de la Madeleine» prennent forme peu à peu, au gré des coups de main bénévoles, des recyclages de mobilier, des dons de matériaux de construction et des contrôles sanitaires. Investissement effectif: moins de 8000 francs, soit quatre fois moins que la moyenne des autres cantines et caveaux privés ouverts pour l'occasion.