Portrait

Jardins sacrés

A l’occasion du lancement de la Semaine du goût, rencontre avec un militant de la souveraineté alimentaire. Joël Vuagniaux dénonce la mainmise des multinationales sur les semences et vient de créer un jardin luxuriant pour l’Ecole hôtelière de Lausanne

Une palissade, un panneau de bienvenue et un jardin foisonnant posé entre d’ingrates terres de remblai et des talus coulant en cascade jusqu’à la route.

Les visiteurs sont plutôt rares à franchir le cordon d’herbes folles qui chatouille la terrasse de l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL). Ils ont tort, car ils découvriraient en ce potager des tribus gaies, colorées, luxuriantes, exhalant un parfum extraordinaire. Des capucines et du géranium odorant, du basilic réglisse, citron, grec, rubin ou sacré, des ­tagètes lucida jaillissant en buissons géants, des radis montés en graine. Plus des graines ­dormantes, enfouies sous des buttes paillées avec soin, tout autour du puits central dessiné par un compost.

Un jardin bio à cent autres pareil, à ceci près que ce projet pionnier a été conçu par Joël Vuagniaux selon les idéaux de la permaculture. Très sommairement dit, il est ici question de plantes pérennes, qui se perpétuent elles-mêmes, mais aussi, plus généralement, d’une véritable philosophie impliquant de prendre soin de l’homme comme de la planète et de la terre, de respecter l’humain et de préserver les ressources. Venue essentiellement d’Australie, où ce jardinier atypique de 49 ans s’est formé, la permaculture s’inscrit dans une perspective de développement durable, qui a séduit les responsables de l’EHL et gagne de plus en plus d’adeptes.

Le jardin de l’école renferme des variétés oubliées – qui connaît le concombre pique-nique, ovoïde et jaune canari, la voluptueuse tomate couille-de-bœuf, ses cousines bigarrée tonnelet et taxi yellow, la courgette tromba d’Albenga, le haricot à goût de châtaigne? Et que dire de ces côtes de bettes exubérantes aux tons feu et flamme, des chénopodes géants ou des cucurbitacées anarchiques? Les premières cueillettes ont été apprêtées par les chefs et les étudiants de l’EHL au restaurant voisin. Mais ce jardin ne se livre qu’aux patients, aux curieux, aux audacieux; ses essences potagères côtoient à dessein des fleurs, des plantes sauvages, médicinales ou nématocides. Joël Vuagniaux évoque l’énergie qui se dégage de l’humus et des végétaux lorsqu’on les regarde, qu’on sait les entendre, qu’on voue une vénération, comme lui, particulière au vivant.

Joël Vuagniaux est l’homme de tous les jardins. Ceux qu’il captait poétiquement en noir-blanc du temps où il était photographe, avant qu’une rétinopathie ne l’oblige à se réorienter. Ceux de son père, paysan dans le Jorat, bio avant l’heure, dont il suit aujourd’hui la voie après avoir pris quelques chemins de traverse. Ceux qu’il conçoit en permaculture, à l’Ecole hôtelière et ailleurs, sur mandat de privés ou de collectivités.

Ceux surtout de Kokopelli. Koko-qui? Si vous n’avez jamais entendu parler de ce formidable et délirant collectif, c’est le moment ou jamais. A l’heure de sa mise hors la loi par un arrêt de la Cour de justice européenne, il est grand temps.

Kokopelli est une association créée en France voici une vingtaine d’années aux fins de préserver la biodiversité et de combattre la privatisation des semences par les multinationales. Basée à Alès dans le Gard, elle entretient et fait prospérer un conservatoire de plus de trois mille variétés anciennes. Et doit son nom à une divinité de la mythologie amérindienne: joueur de flûte dont la bosse contient des graines, Kokopelli est un symbole de fertilité, un rebelle et l’incarnation du souffle de la vie.

Joël Vuagniaux représente en Suisse, avec beaucoup d’ardeur, ce collectif vert militant. Il a créé l’antenne suisse de Kokopelli en 2009. «Cette année-là, lorsque Pro Specie rara s’est vu refuser l’inscription au catalogue officiel de onze variétés sur 18, j’ai pris conscience que le vent tournait et je me suis lancé.» L’association compte aujourd’hui plus de 300 membres actifs en Suisse et regroupe plus d’un millier de sympathisants.

C’est sans doute au Costa Rica que Joël a entendu sa «petite voix». Au lendemain de son arrivée à San José, dépouillé de tout par des voleurs, grelottant de fièvre, il est recueilli et soigné par des Indiens un peu chamans. Il découvre la condition des petits paysans sans terre et les enjeux réels de la souveraineté alimentaire, loin des bancs de ses études de développement.

Il s’indigne à évoquer aujourd’hui la perte de biodiversité, dilapidée, bousillée en deux générations. L’interdiction du commerce des semences au nom d’une «productivité agricole accrue» – critère qui a motivé l’arrêt européen de cet été. La mainmise scandaleuse sur ces mêmes semences par quatre ou cinq multinationales. Joël Vuagniaux ne s’indigne pas moins au sujet du rapport récent du Programme national de recherche, blanchissant les OGM de tout soupçon de toxicité.

Les militants de Kokopelli, traqués désormais par la justice européenne à l’instar de Robins des bois contemporains, trouveront-ils asile en Helvétie? La législation est ici, pour l’heure, à peine plus tolérante. Joël Vuagniaux n’en appelle pas moins à un sursaut. A une vraie prise de conscience. A un changement de paradigme radical, qui commencerait par consommer local, bio et exiger des légumes issus de variétés reproductibles.

Il est ici question de plantes pérennes, qui se perpétuent elles-mêmes

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