Portrait 

Jasmine Abdulcadir, réparer les femmes

De mère calabraise et de père somalien, tous deux gynécologues, la doctoresse a ouvert à Genève la première consultation pour les femmes ayant subi des mutilations génitales. L’Italie vient de la nommer chevalier de l’Ordre du mérite

Il y a comme ça dans la vie des jours inoubliables. Pour elle, c’est le 9 novembre 2018. L’ambassadeur d’Italie en Suisse l’a élevée au grade de chevalier de l’Ordre du mérite de la République italienne pour son engagement en faveur des femmes avec mutilations génitales féminines (MGF). Jasmine Abdulcadir, médecin gynécologue-obstétricienne, a ouvert en 2010 aux HUG une consultation spécialisée dans la prise en charge de ces patientes.

Le 6 février 2015, journée internationale de la tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales, elle a fait une présentation à l’ONU. L’ambassadeur, présent dans la salle, a été impressionné par l’intervention de sa jeune compatriote. Trop jeune d’ailleurs. En Italie, il faut avoir au moins 35 ans pour être distinguée. Trois ans plus tard, elle a pu enfin l’être.

Ses parents, qui vivent à Florence, ont bien entendu fait le déplacement. «Sans eux, je n’en serais pas là», dit-elle. Belle et improbable histoire. Abdulcadir, son père, est Somalien, l’aîné de 17 enfants. Né très pauvre et sans âge puisqu’il ne possédait pas d’acte de naissance. «Mais il était intelligent et curieux. Un jour, ma grand-mère a fait une fausse couche hémorragique. Mon père a osé aller chercher le seul gynécologue, un coopérant italien, qui jouait au tennis. Et celui-ci est allé la soigner.»

Une vocation est née. Des années plus tard, Abdulcadir migre en Italie pour apprendre la médecine, fait la plonge dans les restaurants. Il choisit d’aller à Padoue. Mais il y fait trop froid. Il reprend le train et en descendra quand il fera chaud. Ce sera Florence.

J’ai grandi dans un milieu biculturel et bireligieux. On fêtait Noël et l’Aïd, dans la chambre de mes parents il y a la Vierge Marie et le Coran

Il y rencontre Lucrezia, une Calabraise aînée de 7 enfants. Dans l’amphithéâtre, une place est libre à côté d’elle. Début d’une histoire d’amour. Dans un premier temps, les parents de Lucrezia, très catholiques, rejettent ce Noir musulman. Mais Lucrezia semble très éprise. On donne une chance à Abdulcadir. Le père de Lucrezia monte à Florence et passe une semaine avec le prétendant pour apprendre à le connaître.

A son retour en Calabre, il convainc l’ensemble de la famille que le jeune homme est fort respectable et méritant. Lucrezia et Abdulcadir se marient. «J’ai grandi dans un milieu biculturel et bireligieux. On fêtait Noël et l’Aïd, dans la chambre de mes parents il y a la Vierge Marie et le Coran», raconte Jasmine.

Pionnière en Suisse romande

Ils achèvent leurs études de médecine. Lucrezia est diplômée en gynécologie et sexologie. Abdulcadir se spécialise aussi en gynécologie. Ils deviennent pionniers en Italie dans le traitement des conséquences de l’excision et leur prévention. La médecine est inscrite dans les gènes de leur fille: elle entame des études, tout comme son frère, aujourd’hui radiologue. Après son Erasmus à Paris, Jasmine fait tout naturellement le choix de la gynécologie. Elle envoie son CV pour poursuivre son cursus à l’étranger.

En 2009, les HUG lui proposent un poste de médecin interne. Elle devait rester six mois. Elle y est encore. Elle est nommée le 1er février 2018 médecin adjoint responsable des urgences gynéco-obstétriques. Grâce à ses chefs de service «très soutenants», dit-elle, Jasmine peut ouvrir une consultation spécialisée dans les mutilations génitales. Une première en Suisse romande. Sa grand-mère et plusieurs de ses tantes ont été infibulées (fermeture des organes génitaux externes par la jonction des lèvres après une éventuelle excision des lèvres et/ou du clitoris).

A la consultation MGF des HUG, elle accueille en moyenne 25 femmes par mois, essentiellement d’origines érythréenne, éthiopienne, somalienne, soudanaise, guinéenne et malienne. «Une violation des droits humains et de ceux de l’enfant», insiste-t-elle. Elle poursuit: «C’est une pratique culturelle, pas religieuse, qui existe chez les musulmanes, les chrétiennes et animistes. La femme excisée ou infibulée serait plus calme, plus respectable, moins frivole, plus précieuse. Des croyances laissent parfois entendre que le clitoris non excisé pourrait grandir et devenir comme un pénis, ou pourrait blesser l’homme pendant les rapports. L’infibulation garantirait une meilleure hygiène parce que le vagin serait moins ouvert, ce qui est faux. Et l’émission d’urine au goutte à goutte chez une femme infibulée serait plus polie, plus féminine.»

Contre les mutilations, l’éducation

Avec son équipe, Jasmine Abdulcadir mise sur l’éducation afin d’éradiquer les mutilations génitales dangereuses pour la santé de la femme (douleurs, infections, problèmes sexuels et obstétricaux, souffrances psychologiques). Elle tente de déconstruire les fausses croyances liées à ces mœurs, propose une prise en charge pluridisciplinaire, incluant ou non la chirurgie (désinfibulation, reconstruction du clitoris).

Dans nos sociétés, mais également dans plusieurs des trente pays où ces rituels existent, ces mutilations sont interdites. Qu’en est-il lorsque les petites filles accompagnent leurs parents de retour au pays pour les vacances? «Nous privilégions le contact avec les pédiatres qui, dans le cadre de leurs consultations, peuvent continuer l’éducation et le suivi, et, en cas de risque immédiat, de faire d’éventuels signalements.» Ce que Jasmine Abdulcadir appelle des mythes ne serait pas l’exclusivité de pays lointains et pauvres: «Lorsque ma mère et ses sœurs avaient leurs règles, ma grand-mère leur interdisait de toucher les bouteilles de sauce tomate parce qu’elles risquaient d’exploser. Ces croyances existent encore.»


Profil

1982 Naissance à Florence.
2007 Docteure en médecine.
2010 Ouvre aux HUG une consultation pour les femmes mutilées.
2014 Spécialité en gynécologie et obstétrique.
2018 Chevalier de l’Ordre du mérite de la République italienne.


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