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Le 29 juin 1968, la jeunesse zurichoise occupe l'ancien magasin Globus pour réclamer l'ouverture d'un centre autonome. 
© Fritz Grunder

Mai 68

Jean Batou: «1968 a travaillé la Suisse durant vingt ans»

Le professeur d’histoire contemporaine et militant de la première heure défend l’héritage de Mai 68 en terres helvétiques. Pour le Genevois, même si le mouvement de contestation y a été minoritaire, il a durablement ébranlé la société

A l'occasion des cinquante ans de Mai 68, «Le Temps» consacre une série à l'événement.

Les épisodes précédents: 

Notre éditorial: Sous l’héritage, le bilan


En 1968, Jean Batou a réellement cru qu’il pourrait, avec d’autres, changer le monde. Le Genevois avait 14 ans et assistait, fasciné, à ce vent de contestation qui ébranlait la planète. Trois ans plus tard, pas encore majeur, il entre à la Ligue marxiste révolutionnaire. Devenu par la suite professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lausanne, il codirigera notamment, entre 2007 et 2011, une vaste étude intitulée «Le mouvement de 68 en Suisse». Ce faisant, il compilera plus de 200 témoignages d’acteurs de l’époque.

De cette expérience, il a tiré un livre, Nos années 68 dans le cerveau du monstre, pour reprendre la formule de Che Guevara, publié la semaine dernière aux Editions de l’Aire. Même si rien ne s’est déroulé comme l’adolescent d’alors l’avait souhaité, Jean Batou, aujourd’hui député de l’Alliance de gauche au Grand Conseil genevois, défend ces aspirations soixante-huitardes qui, même minoritaires, ont durablement influencé la société suisse.

Dans l’imaginaire collectif, le mois de mai 1968 est surtout marqué par l’explosion sociale dans les rues et les universités de Paris. Mais que se passe-t-il en Suisse?

Le mois de mai 1968 n’est pas signalé par des événements exceptionnels. Paradoxalement, c’est même la date du lancement de la récolte de signatures pour la deuxième initiative Schwarzenbach [pour limiter la population étrangère]. Si ce mois de mai demeure un symbole fort, les historiens préfèrent parler des «années 68», c’est-à-dire de la décennie (1965-1975) qui marque une rupture entre l’avant et l’après.

Le printemps 68 helvétique a donc été calme…

Pas tout à fait. La jeunesse suisse est bien sûr travaillée par cette ambiance de contestation estudiantine. Le Mai 68 français va entraîner des manifestations de solidarité et de dénonciation des violences policières. La plus significative se déroule à Genève. Le hasard veut que la Société des officiers y organise des Journées de la défense nationale. Le 14 mai, un millier de jeunes descendent dans la rue pour s’opposer à la tenue de cet événement au Victoria Hall. La manifestation est réprimée par la police. Trois jours plus tard, à l’aula de l’université, le Mouvement du 17 mai est fondé, qui réunit étudiants, collégiens et apprentis. A Zurich, les jeunes tentent d’occuper le magasin Globus désaffecté près de la gare pour y créer un centre autonome. Le soir du 29 juin 1968, la répression est particulièrement brutale [40 blessés et 169 arrestations]. Plusieurs intellectuels, dont Max Frisch, signent un manifeste pour défendre la jeunesse.

L’année 1968 apparaît comme une rupture avec une société figée, conservatrice. Est-ce également le cas en Suisse?

A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la société suisse aspire à de grands changements, mais elle va très vite basculer dans l’esprit de guerre froide. Les élites politiques, qui n’ont pas été renouvelées durant le conflit, sont très conservatrices. Le cœur de la vie publique helvétique résonne des appels à la «défense spirituelle». Pour les autorités, il faut armer «spirituellement» les citoyens afin de lutter contre les effets délétères du communisme. Un consensus se dessine autour du rôle central de l’armée. En 1959, Le livre du soldat est ainsi distribué à toute la population. Il ne faut pas oublier que la Suisse envisage alors de se doter de l’arme atomique.

Cette vision conservatrice est-elle contestée?

Très peu. Il est difficile de critiquer la politique officielle ou l’institution militaire sans être taxé d’unschweizerisch. Durant les années 50, «la Suisse est une prison surveillée par ses détenus», pour reprendre la phrase de Friedrich Dürrenmatt. Même le Parti socialiste, par anticommunisme, se fait alors le complice du triomphe de l’esprit de guerre froide, acceptant à chaque fois les hausses de budget de l’armée. La seule opposition vient du Parti suisse du travail, très isolé au demeurant, et des mouvements de chrétiens de gauche qui prônent le pacifisme. La contestation la plus déterminée émane de plus en plus des jeunes. Cette omniprésence militaire ne parle pas à la génération d’après-guerre. Avec les années 60, l’objection de conscience s’amplifie. C’est encore peu mais, chaque année, le nombre d’hommes refusant de faire l’école de recrues augmente. Il faut se rappeler que ceux-ci étaient envoyés en prison; il n’y avait pas de service civil. La jeunesse suisse est marquée par une contre-culture mondiale. Elle écoute Street Fighting Man des Rolling Stones et Working Class Hero de John Lennon. Elle rêve de rock et de libération des mœurs.

Qu’en est-il de la lutte pour l’égalité des sexes?

Comme dans beaucoup d’autres pays, la société helvétique est très patriarcale. Mais la Suisse a une particularité de taille: les femmes sont exclues du droit de vote. Je pense que là encore il y a un lien fort avec une conception militariste de la citoyenneté. Le «citoyen-soldat» est une figure très forte. Les droits civiques sont liés au port des armes. L’état-major craignait qu'en accordant le droit de vote aux femmes, qui l’obtiendraient donc sans avoir besoin de faire l’armée, les hommes déclinent massivement leurs obligations militaires.

La société suisse est conservatrice, mais connaît une prospérité inégalée…

C’est vrai. Cette prospérité des Trente Glorieuses explique en grande partie l’adhésion des socialistes au consensus conservateur. Les ouvriers suisses d’âge mûr vont voir leur salaire augmenter. Ils seront promus socialement, devenant chef d’équipe, contremaître, voire col blanc. En simplifiant un peu, on peut dire que les tâches ingrates sont déléguées aux immigrés.

Vous avez parlé des initiatives xénophobes. Quel rapport la Suisse entretient-elle avec cette immigration?

Les autorités se méfient de ces migrants peu intégrés à la «paix du travail», des Italiens influencés par un puissant Parti communiste ou des Espagnols souvent anti-franquistes. On les surveille beaucoup, y compris au sein des syndicats qui rejettent les communistes. Là encore, ce thème de l’immigration va toucher les jeunes, qui vont être révoltés par la xénophobie et le racisme. Beaucoup sont de jeunes chrétiens.

De jeunes chrétiens?

Oui, on peut estimer que la moitié au moins des militants politiques de ces années-là ont un passé familial chrétien, protestant ou catholique. A cette époque, les Eglises effectuent leur aggiornamento, s’ouvrent, font l’autocritique de leur passé de missionnaire aux colonies. Forts d’une exigence morale, ces jeunes vont passer d’un engagement chrétien à un engagement social, pacifiste et tiers-mondiste, même s’ils restent réticents à toutes les questions liées à la libération sexuelle. C’est important de comprendre ce phénomène, car ces milieux ont du poids, des réseaux politiques et des contacts dans les médias.

Quel est l’impact sur la Suisse des grands événements mondiaux comme la guerre du Vietnam?

Pour la Suisse officielle, le tiers-monde tient une position clé. Avec la décolonisation, elle ne doit plus passer par la France ou l’Angleterre pour investir dans leurs anciens empires coloniaux. Elle se cherche un rôle. Pays neutre, non colonisateur et auréolé de son image de nation de la Croix-Rouge, son économie a une carte à jouer. Dans les années 50, le conseiller fédéral Max Petitpierre, l’homme de la politique étrangère, l’a bien compris. La Suisse est un des premiers pays à reconnaître la Chine populaire et propose ses bons offices pour la fin de la guerre d’Algérie. Très proche des Etats-Unis, elle fait des affaires avec les dictatures latino-américaines et entretient des relations privilégiées avec le régime policier du shah d’Iran. Cette attitude cynique est largement dénoncée par les étudiants de gauche et les milieux chrétiens. Une vaste campagne sera par exemple lancée en 1969 contre la visite du général Westmoreland [le commandant en chef des opérations militaires au Vietnam].

Finalement, quels ont été les effets de ces années sur la société suisse?

Il faut être honnête. En 1968, les militants ont pensé qu’ils pourraient changer le monde. Cela n’a pas été le cas. La société suisse est restée très conservatrice. Mais la radicalité de cette contestation l’a travaillée pendant vingt ans comme une plaque tectonique, peut-être parce qu’inconsciemment les aspirations de la jeunesse rejoignaient les espoirs déçus de ses aînés après la Libération. La contre-culture des années 70 va ainsi rebondir au début des années 80 dans un mouvement comme Lôzane bouge. L’antimilitarisme va aboutir au choc de 1989 avec l’initiative «Pour une Suisse sans armée», alors que les revendications féministes se concrétiseront dans la grande grève des femmes du 14 juin 1991, un tournant dans l’égalité homme-femme. Sans oublier – c’est une particularité plutôt alémanique – la mobilisation contre la construction de la centrale de Kaiseraugst, surnommée le «Woodstock suisse», qui a façonné les mouvements antinucléaires et écologistes. Tout cela démontre qu’un phénomène ne disparaît pas, il se transforme en quelque chose d’autre. Je ne doute pas qu’il inspire des mouvements protestataires radicaux dans les années à venir, c’est pourquoi je refuse la muséification de 68 à laquelle nous assistons aujourd’hui.

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