Un boubou au bord de la Sarine. Il a fière allure, Jean Bindschedler, dans son vêtement exotique, en Basse-Ville de Fribourg. L'Afrique. Depuis 1997, ce Fribourgeois d'adoption vit au Tchad – excepté les étés où il fait vraiment trop chaud. «J'ai besoin de ce continent, le climat y est encore humain.» Etonnant personnage qui s'en est allé, très loin, chercher des contacts plus «humains» et qui s'est appliqué, ici en Suisse, à réunir un immense peuple de… marionnettes.

Le royaume de Jean Bindschedler? Une maison d'apparence anodine, à Fribourg, dans le quartier de l'Auge. Sur la façade, un panneau: «Musée suisse de la marionnette». Qu'est-ce qui se cache derrière ces murs d'un autre temps? Entrons.

Le duc Berthold IV de Zaehringen, Charles le Téméraire, Jean Tinguely, mais aussi saint Nicolas, les Rois mages, le Christ, et plus loin, un punk, un ivrogne… Les habitants qui peuplent le musée ne ressemblent pas vraiment à Guignol. «On croit toujours que les marionnettes, c'est pour les enfants. Ce n'est pas vrai. Si on étudie la littérature spécialisée, on se rend compte que les spectacles sont d'abord destinés aux adultes. Que ça soit en Inde, en Chine, partout dans le monde où il en existe.»

Le débit de la parole est lent, mais chaque mot est prononcé avec ardeur. Jean Bindschedler s'arrête de parler. Un sourire éclaire son visage, ses yeux brillent: les marionnettes, pour lui, c'est plus qu'une passion. C'est sa vie.

Non content d'en avoir fabriqué près de 400 pour jouer quelque 25 spectacles, l'homme a décidé un jour de leur consacrer un musée. Ici, dans la cité des Zaehringen, où il vivait alors. C'était en 1985, il y a vingt ans. Pour fêter cet anniversaire, les responsables actuels ont monté une exposition qui retrace l'œuvre du fondateur.

Au départ, rien ne semblait pourtant destiner Jean Bindschedler à devenir marionnettiste. Né en 1927 à Genève, il passe par l'Ecole d'art, avant de bifurquer vers les sciences politiques. Suit un parcours professionnel en zigzag, qui le mène de la Société suisse des constructeurs de machines au Département militaire fédéral.

En 1973, étape importante dans la vie de Jean Bindschedler. En épousant Marie-José Aeby, le Genevois s'installe à Fribourg. «Ma femme ne pouvait pas envisager de vivre ailleurs que dans sa ville d'origine», explique-t-il. Dans ce quartier de l'Auge – appelé «le village» par ses habitants –, les débuts sont ardus: «J'étais l'étranger. Les gens observaient une grande retenue à mon égard. Dans les bistrots, il était difficile de lier conversation.» Et d'entonner une litanie maintes fois entendue par ses oreilles: «Genevois, quand je te vois, c'est le diable que je vois.»

Mais la glace allait se briser de façon inattendue. De santé fragile, Jean Bindschedler est mis en préretraite par la Confédération en 1978. Il en profite pour créer un théâtre de marionnettes. «Cela a commencé fortuitement. Comme j'étais peintre et sculpteur, je me suis mis à confectionner des figurines et à jouer des petites pièces pour mes deux enfants d'abord, puis pour ceux du quartier. A mon grand étonnement, cela touchait aussi beaucoup les adultes.»

Il se lance alors dans une réalisation autrement plus ambitieuse: La passion de Jésus-Christ, spectacle-méditation d'inspiration œcuménique, s'appuyant sur les Evangiles. «Le succès a été incroyable. Le public était ému aux larmes. La télévision est même venue nous filmer.» La machine est lancée. Les œuvres s'enchaîneront les unes après les autres, puisant dans la Bible, la tradition ou l'opéra (Madame Butterfly, Othello, L'enlèvement au sérail). Seront également mis en scène des contes contemporains et une pièce sur l'histoire de Fribourg.

Peu à peu, l'idée de créer un musée s'impose à son esprit. Pour mettre en valeur ses créations, mais aussi celles de la vingtaine d'autres troupes helvétiques. Se tournant vers les autorités, il se heurte à un mur: «Le syndic Claude Schorderet ne comprenait pas à quoi cela servirait. Il m'a même déclaré que Fribourg avait déjà suffisamment de musées. Alors qu'à cette époque, il y en avait seulement deux!»

Mais l'homme a le feu. En 1985, le Musée suisse de la marionnette est inauguré. Jean Bindschedler en tiendra les rênes jusqu'en 1997. Son fils Nicolas lui succède, avant de laisser tomber. Un crève-cœur. Aujourd'hui, le père a pris ses distances avec l'institution. Comme souvent en pareille circonstance, il porte un regard un peu méfiant sur les successeurs qui ont repris son «bébé».

«Certains traitent parfois leurs semblables de marionnette; on croit que celle-ci subit l'influence de l'homme. Mais c'est l'inverse. C'est la marionnette qui impose sa personnalité. Vous ne pouvez pas jouer un vieillard, un saint ou un politicien de la même manière», s'exclame-t-il, enthousiaste.

Jean Bindschedler – 20 ans du Musée suisse de la marionnette, Fribourg. Jusqu'au 31 août. Rens. tél. 026/322 85 13, http://www.marionnette.ch