Portrait

Jean Hoefliger, vigneron du nouveau monde

Des petits jobs de manutention dans les caves d’Epesses à son exploitation californienne dont la réputation n’est plus à faire dans la Napa Valley, Jean Hoefliger a construit son image et son savoir-faire sur un amour du contact humain et une passion-obsession pour le vin

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Il y a des invitations qui ne se refusent pas. Surtout celles qui fleurent bon l’humour, l’aventure et le raisin mûr. «C’est la voiture la plus dégueulasse du monde, elle est couverte de poussière et en plus elle sent mauvais, tu montes?»

Jean Hoefliger, vigneron lausannois installé depuis vingt ans en Californie, ouvre les portes de son exploitation. A Alpha Omega Winery, on abandonne vouvoiement et chichis à l’entrée: ici l’hospitalité «comme à la maison» est à l’honneur. Alors oui, bien sûr, on le suit dans sa voiture poisseuse immatriculée «CLAVUET». «Tu sais ce que c’est Clavuet? C’est le nom de mon chalet dans les Grisons, ça veut dire petite colline. Tu vois, j’ai beau vivre ici depuis tout ce temps, mon cœur est en Suisse. Si on me diagnostiquait demain une maladie mortelle, je sauterais dans un avion.» A voir la solide constitution du gaillard de 2 mètres, une paluche sur le volant et l’autre en quête d’une playlist de rock sur son iPhone, on se dit qu’on a probablement encore un peu de marge.

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«J’ai fini par comprendre le message»

Derrière le sourire de gamin, les tapes dans le dos de la centaine d’employés, les «Bonnes vendanges!» distribués aux collègues tous les 2 mètres dans la brise chaude de septembre, transparaît un charisme de big boss bourru et apprécié: Jean Hoefliger est roi en son domaine. C’est qu’il a bossé dur pour le construire. Son carrosse trace sa route sur l’asphalte qui brille et brûle sous le soleil de midi, direction les collines sèches sur lesquelles pousse son raisin cinq étoiles. «C’est pas le Lavaux mais c’est pas mal quand même, hein!?»

Né à Lausanne en 1973 d’une mère américaine, originaire de Boston, et d’un père romand (directeur général du Comptoir suisse), il garde un souvenir mitigé de ses années vaudoises. «En vérité, j’ai eu une enfance heureuse mais soumise au jugement des autres. C’est impossible à Lausanne de vivre par soi-même, impossible d’être anonyme. On est toujours le fils de ses parents.»

Jeune adulte, il s’essaie au droit puis à la gestion de fortune, mais ni l’un ni l’autre n’a l’attrait d’une bonne partie de jass, un verre de blanc à la main. «J’ai fini par comprendre le message. A 25 ans, j’ai demandé à mon parrain, Patrick Fonjallaz, de me mettre à l’essai dans ses vignes à Epesses. Le premier jour, son œnologue m’a demandé ce que je voulais faire: aucune idée. Alors il m’a dit: «On va déguster les 62 cuves.» Je ne savais pas qu’il fallait cracher, j’ai fini complètement pété – et déterminé à bosser comme ouvrier de chais.» C’est auprès de Patrick et son équipe que Jean Hoefliger apprendra les bases, c’est Patrick encore qui lui trouvera une place de stage aux Etats-Unis et l’incitera à aller tremper ses lèvres ailleurs.

Un savoir-faire, peu de remise en question

Dans les années 1990, sac au dos et fossettes hautes, Jean Hoefliger roule donc sa bosse et sa vingtaine, passant des vignobles californiens à ceux de Stellenbosch, en Afrique du Sud. La réalité politique, au lendemain de la fin de l’apartheid, ternit la splendeur de la région et quand une opportunité se présente à Bordeaux, il la saisit: un premier contact avec le combo aristocratie-terroir et l’exigence des dégustations à l’aveugle. «C’était une expérience très intéressante. A Bordeaux, on trouve à la fois un incroyable savoir-faire et un manque de créativité flagrant.»

Il y a les fast-foods, les fast-tout-ce-que-tu-veux, mais il n’y a pas de fast-vin: ça n’existe pas

Une chose est sûre: partout où il lève son verre, le rôle social du vin le transporte. «C’est une des raisons pour lesquelles je suis tombé amoureux de ce métier: il y a les fast-foods, les fast-tout-ce-que-tu-veux, mais il n’y a pas de fast-vin: ça n’existe pas. On goûte, on prend son temps, on se découvre.»

Face à un tel amour du métier, l’œnologue du Château Carbonnieux, à Bordeaux, lui suggère de faire son éducation sentimentale en bétonnant son parcours d’autodidacte. Retour à la case Suisse pour se former sérieusement à l’Ecole de Changins, à Nyon.

American dream

A cette époque, il rencontre sa future épouse, qui deviendra la mère de ses deux enfants – «Une Française, personne n’est parfait…» Une fois qu'il a son diplôme en poche, ils décident de partir s’installer ensemble aux Etats-Unis en 2001. Madame est avocate, et tout aussi passionnée par son métier. Rapidement l’équation deux carrières + deux ambitions + deux enfants ne laisse plus beaucoup de place à la romance. «On s’est finalement séparés, mais sans aucun litige. Mon ex-femme reste ma meilleure amie.»

Après plusieurs expériences fructueuses dans la Napa Valley, il choisit de s’associer à la «rock star du vin» (c’est leur site internet qui le dit), le Français Michel Rolland. Ensemble, ils prennent la tête de l’exploitation Alpha Omega en 2006. «Il est évident que les Etats-Unis m’ont offert quelque chose que l’Europe ne pouvait pas m’offrir. L’inventivité, mais aussi la capacité de s’accomplir à un âge où on a des idées, de l’énergie. Jamais je n’aurais pu atteindre ce genre d’orientation de carrière en Europe, où la tradition du vin est beaucoup plus grande, et donc moins poussée vers l’innovation.»

La carte suisse, un bonus à Napa

Aujourd’hui, avec plus de 40 000 visiteurs annuels et 150 000 bouteilles bien connues des amateurs (vendues entre 60 et 600 dollars chacune), son exploitation est une affaire qui tourne.

Pour les clients, l’accent a été mis sur la convivialité, dans le murmure des fontaines et la lumière dorée de fin de journée. La carte «suisse» est-elle un atout à Napa? «Clairement. Déjà, ça excuse toutes les fautes d’orthographe – c’est très pratique, tout en assurant une éthique de travail. Par ailleurs, ça peut paraître anodin mais la fameuse neutralité suisse aide en ce moment, avec l’extrême polarisation politique qui existe aux Etats-Unis.»

Un dialogue perpétuel avec le vin

En plus de son domaine, Jean Hoefliger est consultant pour une vingtaine de marques de vin. Avec la reconnaissance affluent les propositions. «Mon problème en ce moment, c’est plutôt de dire stop aux sollicitations, parce que tout le monde veut bosser avec moi.» Et juste au moment où l’on commence à sentir poindre, sourire en coin, l’auto-promo éhontée à la sauce américaine, il lâche: «Ce n’est pas du marketing. C’est de la passion.»

«Je m’endors en pensant au vin, je me réveille en pensant au vin. Le vin me parle, j’ai un dialogue avec lui. Parfois c’est «fais-moi l’amour», parfois c’est «je réfléchis: réfléchis avec moi». Actuellement, j’ai une collection de 9000 bouteilles, réparties sur différentes caves pour des raisons de sécurité. C’est plus que je ne pourrai jamais en boire, mais je veux un vin pour chaque humeur de la vie. Et quand le business me soûle – parce que ça arrive, il faut bien le dire –, je vais déguster.» Le regard perdu sur d’autres pieds de vigne, mais avec le même émerveillement qu’à Epesses, où tout a commencé.

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