Interview

Jean Jouzel, membre du GIEC: «Sans actions, on va dans le mur»

L’éminent climatologue et glaciologue Jean Jouzel milite pour une révolution dans nos modes de vie, au nom du climat. Rencontre à l’occasion de la parution de son dernier essai

Il a ausculté la banquise durant cinquante ans. Jean Jouzel, également membre du GIEC, est une figure incontournable de la lutte contre le réchauffement climatique. Dans Climats passés, Climats futurs (CNRS Editions, à paraître le 29 août), il raconte son parcours et ses engagements… et encourage à l’action.

Le Temps: Croyez-vous encore à la possibilité de limiter le réchauffement climatique?

Jean Jouzel: L’optimisme est difficile, car pour y arriver, tout ce que nous devrions faire dès maintenant, à l’échelle planétaire, est d’une ampleur énorme. Or de nombreux pays ont du retard par rapport à leurs engagements dans l’Accord de Paris sur le climat. L’autre problème est que ces engagements sont insuffisants et nous emmènent vers un réchauffement d’au moins 3 degrés d’ici à la fin du siècle, quand il faudrait le limiter à 1,5 degré par rapport aux conditions préindustrielles, soit un demi-degré de plus qu’aujourd’hui. Nous souffrons également d’un manque de solidarité internationale alors que l’universalisme est nécessaire. J’étais moins pessimiste après la signature de l’Accord de Paris, mais depuis les élections américaine et brésilienne, c’est une catastrophe. Même en France, les grands projets sont associés à de nouvelles augmentations de gaz à effet de serre.

L’Europe n’est pas la plus exposée, et les riches trouveront toujours des endroits où il fait bon vivre, mais les couches les moins favorisées risquent de s’appauvrir encore plus

Jean Jouzel

Concrètement, quelles seraient les conséquences d’un réchauffement de 3 degrés ou plus?

Il y a 10 ans, quand les climatologues évoquaient des températures supérieures à 50 degrés en Europe après 2050, les gens souriaient. Cet été, le Sud de la France a atteint 46 degrés et beaucoup découvrent que c’est non seulement possible, mais pas du tout agréable. Les records de température augmentent déjà deux fois plus vite que les températures moyennes, et trois fois plus vite la nuit. Les conséquences de telles hausses seraient importantes: acidification de l’océan liée aux émissions de CO2, accélération de la baisse de la biodiversité, diminution des précipitations, sécheresses à répétition, augmentation des risques de feux de forêt, appauvrissement des ressources, et flux migratoires importants liés à toutes ces difficultés. Le niveau des mers pourrait aussi monter de près d’un mètre d’ici à 2100, et de 2 à 3 mètres à la fin du siècle suivant. A l’échelle du millénaire, la calotte glaciaire du Groenland pourrait disparaître complètement, ce qui représenterait 7 mètres supplémentaires d’élévation. Si cette dernière perspective n’est pas immédiate, c’est tout ce que nous ferons au cours des prochaines décennies qui en décidera.


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Si vous aviez carte blanche, quelles mesures prendriez-vous immédiatement pour éviter ces catastrophes?

Pour atteindre l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 degré d’ici à 2050, il faudrait diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, et que chaque investissement actuel soit déjà marqué du sceau de la lutte. Je commencerais par réformer les règles de l’OMC, qui sont l’épine dorsale du capitalisme, en imposant une taxe carbone mondiale permettant la transformation rapide de nos systèmes de production et l’abandon des combustibles fossiles. Mais nous devons aussi faire preuve de sobriété individuelle. En limitant par exemple nos déplacements à l’autre bout du monde. Car la sobriété ne consiste pas à faire les mêmes choses avec moins d’énergie, mais à faire moins.

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Nous n’en prenons malheureusement pas le chemin…

Il faut pourtant réussir cette transition dès maintenant, car le réchauffement climatique est irréversible et représente d’abord une injustice climatique. C’est la jeune génération qui en subira les conséquences dès la seconde moitié du siècle, avec des régions où il sera quasi impossible de s’adapter. L’Europe n’est pas la plus exposée, et les riches trouveront toujours des endroits où il fait bon vivre, mais les couches les moins favorisées risquent de s’appauvrir encore plus. C’est un monde que nous devons éviter en termes de civilisation.

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Le réchauffement climatique a engendré une nouvelle discipline: la collapsologie, qui prédit la fin du monde dans les dix ans. Qu’en pensez-vous?

Je ne crois pas à une fin de civilisation à l’échelle de la décennie, mais à une situation dramatique dans cent ans si nous ne faisons rien d’ici à 2050. Les collapsologues tirent toutes les conséquences du réchauffement climatique à leur extrême, sans base scientifique sérieuse, et les données du GIEC sont suffisamment alarmantes pour ne pas en rajouter. La collapsologie peut même s’avérer dangereuse en incitant les gens à penser: foutu pour foutu, autant continuer comme avant. Je préfère garder l’espoir que nous engagions une vraie transition, car nous en avons encore les moyens.

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Et que pensez-vous de ceux qui refusent de faire des enfants, pour ne pas aggraver la situation?

Le GIEC reconnaît que le premier paramètre à l’origine de l’augmentation des gaz à effet de serre est la croissance de la population, mais je ne placerais pas la démographie comme premier levier de la lutte. Elle dépend d’abord de nos comportements. Nous pouvons être 10 milliards sur terre en 2050 et réussir à limiter le réchauffement grâce à une transformation complète de notre système, tout comme nous pourrions n’être que 4 milliards et ne pas y arriver en se comportant tous comme les Américains actuellement.

Le nouveau mouvement citoyen Extinction Rebellion, qui se mobilise partout dans le monde pour éveiller les consciences, vous donne-t-il de l’espoir?

La mobilisation citoyenne est primordiale. Pour ma part, je me consacre au Pacte Finance Climat, un projet de banque européenne subventionnant à taux privilégié toute initiative s’inscrivant dans la lutte, et à la Marche pour le Climat. Nous étions 15 000 à la dernière, à Paris, et j’espère une montée en puissance. Plus nous serons nombreux, plus nos gouvernements comprendront l’urgence de la situation. La mobilisation des jeunes me donne d’ailleurs de l’espoir, et je souhaite inviter ceux qui rentrent sur le marché du travail à s’emparer de la transition énergétique qui est attractive, car elle nécessite beaucoup de recherche et d’inventivité. Elle peut aussi être synonyme de dynamisme économique.

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Les adultes qui moquent cette mobilisation des jeunes, notamment à travers Greta Thunberg, vous choquent-ils?

Tous ceux qui s’élèvent contre cette jeunesse essaient de se persuader que le réchauffement climatique n’est pas leur problème parce qu’ils ont peur de changer leurs habitudes ou appartiennent à une génération qui ne sera plus là en 2050. C’est très réactionnaire. Et d’un égoïsme inouï de continuer à promouvoir notre civilisation accro à l’énergie fossile, l’avion, la voiture, la consommation, qui émet du CO2 sans compter et laisse les jeunes en payer les conséquences. Si l’on continue d’accroître nos émissions jusqu’en 2050, on pourrait même atteindre 5 degrés de plus à la fin du siècle. Ce serait catastrophique.

Quel nom donner à ces réfractaires? Maintenant qu’il fait 46 degrés en Europe, personne ne peut se cacher derrière son climatoscepticisme.

Ce sont des climato-égoïstes. Mais vous pouvez constater que le discours sur le réchauffement climatique évolue déjà. Il y a 10 ans, les gens disaient: on verra. Dans dix ans, quand nous aurons pris deux dixièmes de degré supplémentaires, avec des conséquences encore plus visibles, il faudra bien se rendre à l’évidence que, sans actions, on va dans le mur.

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