Auteur, dans sa jeunesse en Pologne, de pièces de théâtre, poète, comédien, amateur aujourd'hui des spectacles de Bob Dylan et d'Andrea Bocelli, le pape Jean Paul II a depuis des années renoué avec la tradition pontificale qui a lié pendant des siècles les artistes aux locataires du Vatican. Après avoir adressé une Lettre pontificale aux femmes, aux enfants ou encore aux personnes âgées, il était donc logique que ce pape envoie une missive aux artistes. Vendredi, le cardinal Poupard, président du conseil pontifical pour la culture, entouré du metteur en scène Ermanno Olmi (auteur notamment de L'Arbre aux sabots) et de l'écrivain catholique et à succès Susanna Tamaro (Va où te porte ton cœur), a ainsi rendu public le document écrit par Jean Paul II le jour de Pâques. Celui-ci invite les écrivains, les musiciens, les architectes et les peintres du monde entier à favoriser une collaboration plus fructueuse entre l'art et l'Eglise.

«Je fais appel à vous, artistes de la parole écrite et orale, du théâtre et de la musique, des arts plastiques et des technologies de communication les plus modernes, écrit-il. Je fais appel à vous, artistes chrétiens; à chacun de vous, je voudrais rappeler que l'alliance depuis toujours étroite entre l'art et l'Evangile implique une invitation à pénétrer avec une intuition créative dans le mystère de Dieu incarné et, dans le même temps, dans le mystère de l'homme.»

«Pour transmettre le message du Christ, l'Eglise a besoin de l'art», exhorte le pape. Après avoir, il y a quelques semaines, tenté au travers de sa dernière Encyclique de rapprocher la foi et la raison, Jean Paul II tente par ce message de combler le fossé entre les artistes et les autorités religieuses. «Il est vrai qu'à l'époque moderne, aux côtés d'un humanisme chrétien qui a continué à produire des expressions culturelles et artistiques significatives, une forme d'humanisme caractérisée par l'absence de Dieu, et souvent en opposition à Lui, s'est progressivement affirmée», note d'ailleurs le pape qui regrette «que ce climat ait porté parfois à un certain détachement entre le monde de l'art et celui de la foi, notamment dans le sens d'un moindre intérêt pour les motifs religieux de la part de beaucoup d'artistes».

Dès le début de son pontificat, le pape actuel s'est attelé à cette tâche visant à rapprocher art et Eglise en invitant régulièrement des artistes, classiques d'abord, puis contemporains et même des stars du rock. Il y a deux ans, à Bologne, il avait ainsi accepté d'être accueilli par un parterre de vedettes de la chanson parmi lesquelles Bob Dylan qui avait entonné deux tubes devant lui. A Paris, lors des Journées mondiales de la jeunesse, la chanteuse Dee Dee Bridgewater était montée sur scène.

Habiles communicateurs, ses conseillers ont vu dans cette ouverture vers les artistes un moyen de s'adresser aux jeunes générations et à occuper l'espace médiatique. Au point même d'avoir récemment mis sur le marché un disque (Abba pater), réalisé à partir des homélies du pape. Déjà plus d'un million d'exemplaires ont été vendus.

Mais pour Jean Paul II, le dialogue avec le monde de la création n'est sans doute pas seulement une affaire de stratégie en communication. Durant l'occupation nazie, ses biographes racontent qu'il aurait mené une résistance pacifique en Pologne à travers des pièces de théâtre. Lors du concile Vatican II, le cardinal Karol Wojtyla était même intervenu dans les débats pour demander la levée de l'interdiction pour les prêtres de se rendre au théâtre qu'il avait tant chéri du temps de sa jeunesse. «J'oserais dire que la lettre du pape aux artistes constitue une participation passionnée d'un collègue, a estimé vendredi le cardinal Poupard. Un collègue qui regarde avec un amour extraordinaire les arts universels en symbiose avec la foi catholique.»

«L'art est la mémoire de l'homme et c'est pour cela que je trouve si important que l'Eglise cherche à renouer le dialogue avec les artistes», a pour sa part commenté Susanna Tamaro qui a ajouté: «Avec les artistes, ce pape a toujours entretenu des rapports spéciaux.» Au point d'avoir récemment invité Roberto Benigni, l'un de ses principaux pourfendeurs, à se rendre dans la petite salle de cinéma privée qu'il a, à peine élu pape, fait installer à proximité de la basilique Saint-Pierre. Les deux hommes ont ainsi assisté ensemble à la projection de La vie est belle.