Aux yeux de George Weigel, aucun doute n'est permis: le pontificat de Jean Paul II a été le plus influent depuis la Réforme, eu égard à ses nombreux accomplissements. Dans la monumentale biographie* qu'il a consacrée au souverain pontife, ce théologien catholique, chroniqueur dans plusieurs journaux américains, s'efforce de démontrer l'ampleur des réalisations du 264e évêque de Rome. Il y réussit fort bien, d'autant plus qu'il a obtenu un accès privilégié aux archives du Vatican, à la correspondance privée du pape, à des documents diplomatiques secrets, et qu'il a pu rencontrer Jean Paul II à de nombreuses reprises. C'est d'ailleurs le pape lui-même qui a soufflé l'idée de cette biographie à George Weigel.

Cette somme de près de 1200 pages évoque toutes les étapes de la vie de Karol Wojtyla, et n'omet aucun des aspects de son pontificat. Elle a demandé cinq ans d'enquête à son auteur, et s'avère une source précieuse d'informations. A ce titre, elle constitue une biographie de référence. Le problème réside dans l'interprétation que donne George Weigel de ce pontificat. Le chroniqueur a dressé de Jean Paul II un portrait complaisant et unilatéral, faisant sienne la voix officielle de la hiérarchie ecclésiastique, et démontant systématiquement les critiques qui sont adressées au pontife romain, surtout celles des catholiques progressistes.

Dès le prologue, George Weigel donne le ton de son livre, et balaie les critères traditionnels d'appréciation de l'actuel pontificat. Jean Paul II a été la personnalité la plus en vue du XXe siècle, mais, paradoxe gênant, sans doute la moins comprise. L'auteur se fait donc un devoir d'amener le lecteur à comprendre le pape «de l'intérieur», afin qu'il n'ait plus aucun doute sur le bien-fondé de toutes les décisions et de toutes les actions du successeur de saint Pierre. George Weigel réussit ainsi à évacuer les zones d'ombre du pontificat de Jean Paul II, mais c'est au prix de la négation du point de vue de ceux qui réclament des réformes.

Rares sont les biographes qui réduisent le pontificat de Jean Paul II à son conservatisme. Ce serait d'ailleurs injuste, tant il s'avère diversifié, complexe et paradoxal. Mais la plupart d'entre eux proposent une image nuancée, et font le tri entre les décisions progressistes du pape et celles qui le sont moins. Quant à George Weigel, il estime que l'on ne peut comprendre Jean Paul II «si l'on s'obstine à vouloir réduire sa pensée et son action à l'habituel cadre libéral/conservateur». Et de proposer la seule grille de lecture possible: le lecteur est prié de voir dans le pape un chrétien radical et un homme de foi, motivé par un humanisme exigeant et soucieux de servir au mieux l'Eglise. Pour George Weigel, la hiérarchie ecclésiastique et Jean Paul II ont toujours raison, les autres toujours tort.

Les exemples abondent d'un tel état d'esprit. Si nombre d'observateurs louent Jean Paul II pour son action en faveur des droits de l'homme, remarque le chroniqueur américain, ils qualifient aussi certaines de ses décisions – notamment celles qui touchent au contrôle des naissances, au divorce et à l'ordination des femmes – de «doctrinaires» et d'«autoritaires». Pour George Weigel, Jean Paul II ne fait que prêter sa voix à la tradition de l'Eglise dont il est le serviteur. Défendre ainsi les vérités de la foi catholique n'est donc nullement doctrinaire; au contraire, c'est «être doctrinalement sérieux». De même, Jean Paul II n'est pas autoritaire, mais «seulement le porte-parole d'une tradition autorisée».

L'un des reproches couramment adressés au souverain pontife porte sur sa difficulté à admettre des voix discordantes chez les théologiens catholiques. En 1979, la Congrégation pour la doctrine de la foi retirait à Hans Küng son mandat de professeur de théologie catholique à l'Université de Tübingen. Le théologien suisse avait auparavant manifesté son refus du principe de l'infaillibilité pontificale. Comme le rappelle George Weigel, il n'a pas été excommunié, ni relevé de sa prêtrise, mais il a continué à enseigner à Tübingen avec un mandat différent. Aux yeux de l'auteur, le fait qu'il ait été déchu de sa fonction précédente suffit à discréditer les critiques qu'a pu émettre Hans Küng par la suite: «Comme il n'avait plus le statut officiel de théologien catholique, ses désaccords persistants avec l'enseignement de l'Eglise étaient devenus d'un intérêt des plus limités.» Dans le même esprit, la responsabilité des impasses du dialogue entre catholiques et orthodoxes incombe surtout à ces derniers.

Si la biographie de George Weigel se révèle indispensable quant à la qualité de sa présentation et de ses informations, elle rend néanmoins un mauvais service à Jean Paul II et à la hiérarchie ecclésiastique en leur renvoyant l'écho très exact de leur point de vue. Le chroniqueur n'a pas respecté le mot d'ordre qu'il s'était donné en citant Melchior Cano, un théologien du XVIe siècle: «Ceux qui défendent aveuglément et sans discernement chaque décision du souverain pontife sont ceux-là mêmes qui sapent le plus l'autorité du Saint-Siège: plutôt que de renforcer ses fondations, ils les détruisent.»

* Jean Paul II. Témoin de l'espérance, George Weigel, JC Lattès, 1999, 1173 p.