«S'aventurer là où aucun être n'est jamais allé, là où personne ne peut plus vous suivre, ni vous comprendre.» La devise émane de Reinhold Messner, considéré comme le plus prestigieux des himalayistes. Jean-Christophe Lafaille, disparu depuis le 26 janvier dans les tourmentes du Makalu (8463 m), l'avait reprise à son compte.

Lafaille, parlant de l'arrivée au sommet après des efforts surhumains, évoquait un «moment magique». «On est alors terriblement fragile et immensément puissant.»

Griserie? Péché d'orgueil? Désir d'atteindre un improbable nirvana? Le commun des mortels, qui n'a jamais gravi autre chose qu'un gros caillou herbeux, n'en saura jamais rien.

«Il est allé au-delà de ses limites, au-delà de l'infini», poétise Jean Troillet, l'alpiniste valaisan qui a conquis huit des quatorze redoutables 8000 m de la chaîne asiatique. «Est-ce bien ou non? Je m'abstiendrai de juger.»

«Tous ceux qui connaissaient Jean-Christophe soulignent son professionnalisme», assure Jean-Claude Marmier, président du comité Himalaya auprès de la Fédération française de montagne et d'escalade. «Technicien remarquable sur neige et sur glace, il se préparait avec un soin méticuleux. L'an dernier, il s'était entraîné pendant douze mois pour gravir les 8064 m du Shishapangma, seul, en hiver et sans oxygène, ouvrant une ère nouvelle à l'alpinisme.» Lafaille n'était donc pas un casse-cou. Même si, selon ses propres dires, il aimait marcher sur le fil du rasoir.

Parler du héros chamoniard au passé provoque la gêne. Parce que, Jean Troillet le martèle, «il reste toujours un espoir. Mais j'avoue que, dans ce cas, il me paraît infondé.»

Espérances ténues, réalité crue. Jean-Christophe Lafaille, 39 ans, le plus expérimenté des himalayistes français - onze «8000» à son actif -, marié à Katia et père d'un petit Tom de 5 ans, a été officiellement porté disparu dimanche 29 janvier. L'alpiniste n'a donné aucun signe de vie depuis qu'il a quitté, trois jours plus tôt, sa tente plantée à 7600 m, en direction du sommet du Makalu.

Lafaille avait quitté Chamonix début décembre, conscient de l'ampleur de son défi et des risques énormes encourus. Parmi les cinq plus hauts pics de la Terre - dont le Makalu - seul le Lhotse a été gravi en hiver par un solitaire: le Polonais Krzysztof Wielicki, bénéficiant du soutien d'une grosse expédition. Lafaille, lui, a choisi d'être absolument seul. Il adore éprouver le vertige de ne compter que sur lui-même, chuchote-t-on dans le milieu.

Le 12 décembre, un hélicoptère l'a déposé à 4800 m d'altitude, avec 1000 kilos de matériel. Ang Sera, le cuisinier avec qui il tuait le temps au Shishapangma, était là, plus deux porteurs qui ne pratiquaient pas l'anglais. La solitude de Jean-Christophe s'en est trouvée renforcée, peut-on lire dans Le Monde. «Je ne parle pratiquement pas de la journée», disait-il le 8 janvier à son épouse. Les conditions du camp de base, situé dans un chaos rocheux, étaient austères. «Le vent chargé de sable s'insinuait dans les tentes, réveillait l'alpiniste en pleine nuit, couvrait la musique de son baladeur, l'empêchait de se concentrer sur un livre», écrit le reporter Charlie Buffet, qui a suivi la tentative de près.

Profitant de courtes accalmies, Jean-Christophe Lafaille a fait quatre allers-retours pour porter du matériel à 6000 puis 6900 m, mais surtout dans le dessein d'acclimater son organisme. Les 10 et 11 janvier, il a atteint deux fois le Makalu La, à 7400 m. Sous un vent d'une puissance estimée à 140 km/h. Lafaille a perdu une tente. Plusieurs fois plaqué au sol, il a dû ancrer ses piolets dans la glace noire pour ne pas être emporté. La fin de l'itinéraire lui imposait d'attendre une fenêtre météo décente.

Après deux nouvelles semaines d'inaction au camp de base, le créneau apparaît. Lafaille grimpe d'une seule traite jusqu'à 6900 m le mardi 24, 7600 le lendemain. Jeudi, à 5 h du matin, il appelle Katia, lui annonce qu'il se met en route vers le sommet. Il fait -30° à l'intérieur de la tente, son visage est couvert de givre. Il s'énerve: sa montre-réveil désactivée, il a somnolé trop longtemps et part en retard sur ses prévisions. Yann Giezendanner, son routeur, lui prédit deux jours de vent modéré, à 40-50 km/h. Jean-Christophe doit appeler Katia toutes les cinq heures. Son téléphone satellite reste muet.

Que s'est-il passé? Crevasse? Chute? Bivouac forcé? Jean-Paul Richalet, spécialiste de la médecine d'altitude: «Avec 50 km/h de vent, une température de -35°, prévue ce jour-là au sommet, procure la même sensation qu'un froid à -60°. De telles conditions, conjuguées à l'hypoxie (ndlr: le manque d'oxygène), concourent à un épuisement général de l'organisme. On est à la limite de ce que peut supporter l'être humain.»

Limite franchie par Lafaille, selon toute vraisemblance. Bien que, selon Jean Troillet, «Jean-Christophe se soit sorti des pires situations». Allusion à l'expédition de 1992 sur le versant sud de l'Annapurna, d'où son compagnon Pierre Béghin ne revint pas. Lafaille avait démontré une extraordinaire aptitude à survivre en désescaladant, seul et blessé, le géant himalayen.

«La montagne représente une passion pure», conclut le guide valaisan. «Le privilège de pouvoir vivre ses rêves.» Et d'en mourir?