portrait

Jean-François Buisson, les classes à l’eau

Le Vaudois a inventé la piscine itinérante qui pallie le manque de bassins dans certaines régions de Suisse. Quatre cents élèves valaisans ont ainsi pu apprendre à nager

Un bibliobus à l’arrêt dans une cour d’école, c’est ordinaire. Contrairement à un camion-piscine. Bien se frotter les yeux et lire: Centre aquatique mobile, école de natation. Le semi-remorque long de 14 m et large de 4 m 50 est d’un joli bleu Caraïbes. De novembre dernier à fin avril de cette année, il a stationné dans des écoles à Evolène puis à Conthey. Quatre cents petits Valaisans ont pu s’initier à la natation. Jean-François Buisson est l’inventeur de cette piscine mobile appelée Aqwa Itineris.

L’idée lui est venue lors de ses activités humanitaires dans le Moyen Atlas. «Là-bas, entre Marrakech et Meknès, il y a tous les ans des inondations et des morts parce que les gens ne savent pas nager. Les pompiers eux-mêmes n’ont jamais appris. La mortalité infantile est particulièrement élevée», explique-t-il. Jean-François Buisson, né lui-même au Maroc dans une famille installée là-bas depuis longtemps, se dit: «Si les enfants ne peuvent apprendre à nager faute de piscines, c’est à elles de venir à eux.»

Juste déduction. Il fut lui-même à bonne école: sa mère, sculptrice, est une créatrice (elle a réalisé le buste de Jean-Pascal Delamuraz que l’on peut voir à Ouchy), son père, qui était physiothérapeute, a inventé le plancher réglable pour bassins, qu’il a breveté. «Le Tout-Rabat a appris à nager chez nous, y compris les enfants, les neveux et les nièces du roi», confie Jean-François.

L’EPFL enthousiaste

En 2011, il présente son concept de camion-piscine à l’EPFL et à la Haute Ecole spécialisée bernoise. Qui sont subjuguées. Des étudiants travaillent sur une maquette. «Ce n’est pas un gadget mais une vraie piscine», insiste Jean-François. Le bassin long de 8 mètres et large de 2 est en inox lisse et possède un fond mobile (on passe ainsi de 0 à 1 m 20), qui réduit l’appréhension chez les enfants qui ont peur de l’eau et les aquaphobes en général. Il est équipé d’un brise-vagues ainsi que d’une échelle et d’un lève-personne pour les personnes handicapées qui, grâce à un hayon élévateur extérieur, ont accès au vestiaire. Il y a deux cabines, six casiers, une douche, un WC.

«Pour le reste, nous sommes dans les standards d’une piscine classique, avec un système de filtration, une régulation automatique du pH et du chlore, un échangeur de chaleur, un système de nettoyage et de traitement de l’eau», résume Jean-François Buisson. Une zone jacuzzi est par ailleurs aménageable avec des buses de massage.

En 2017, le premier prototype voit le jour, avec le soutien de plusieurs entreprises suisses et françaises. «A l’EPFL, on m’a dit «bravo» mais on m’a fait comprendre qu’il serait bien que ce camion circule en Suisse parce que 30% des enfants ne savent pas nager. Je le destinais plutôt au Maroc.»

Du Maroc à la Suisse

Jean-François a vécu dix-sept ans dans le royaume chérifien, parle arabe. En 1969, il va en France, y poursuit sa scolarité puis entame des études de philosophie, bâtit une bergerie à Belley dans l’Ain et élève des moutons, fait cent autres métiers. Un mariage à Marseille et la naissance de deux enfants le stabilisent un peu. Le groupe Havas le recrute comme graphiste en 1981 et il intègre à Paris le premier atelier PAO informatisé. «Je m’enorgueillis d’avoir fait partie de cette équipe, qui a sorti la première maquette d’un journal par ordinateur», raconte-t-il, tout sourire.

Parce qu’il possède des origines familiales suisses, il s’installe à Lausanne, envoie son CV et rejoint la rédaction de 24 heures en qualité d’infographiste pendant dix ans (1994-2004). Il est ensuite nommé responsable image de Bon à savoir et de Tout compte fait.

Il fonde en 2006 AlpAtlas, une ONG suisso-marocaine. Il espère bien doter d’un Aqwa Itineris la province de Khénifra, où son action est concentrée. Coût de production: près de 1 million de francs. Pour le moment, Jean-François Buisson cherche des partenaires «parce que nous passons à l’étape de la commercialisation, prioritairement sur la zone Europe où nous sommes déjà sollicités».

Aussi pour les résidents d'EMS

La ville de Marseille est intéressée, pour équiper notamment ses quartiers nord dépourvus de centres aquatiques. Nantes, la Corse-du-Sud et l’île de La Réunion sont aussi sur les rangs. «Nous avons vérifié l’efficacité pédagogique, jusqu’à 800 enfants par an peuvent apprendre à nager», assure Jean-François.

Le canton du Valais travaille sur une mutualisation du véhicule. «L’idée est que des communes s’associent pour acheter une remorque. Ou alors que le canton l’achète puis la loue à des communes. Tout le monde serait ainsi gagnant, d’autant plus que les frais d’exploitation sont de moins de 2000 francs par mois», dit-il. Outre les élèves des écoles, les résidents d’EMS peuvent avoir accès aux bienfaits de la natation. Présenté ce printemps sur la plaine de Plainpalais à Genève, Aqwa Itineris a été testé par des plongeurs sous-marins et une jeune compétitrice de natation synchronisée. «Idéal pour qui veut être initié», ont-ils jugé.


Profil

1954 Naissance à Rabat, au Maroc.

1990 S’installe en Suisse avec sa femme et ses deux enfants.

2011 Présentation du projet de piscine mobile à l’EPFL.

2014 Obtient la nationalité suisse.

2017 Inauguration du prototype à Puidoux.

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