Malgré les efforts entrepris, aucun traitement ne permet à l’heure actuelle de contrer l'alzheimer. Un médicament développé par le groupe Biogen sur la base d’une molécule mise au point par la société zurichoise Neurimmune pourrait recevoir l’aval des autorités américaines l’année prochaine.

A l’occasion de la Journée mondiale de l’alzheimer, Le Temps s’est entretenu avec le professeur Jean-François Démonet. Engagé dans plusieurs programmes de recherche, le neurologue dirige le Centre Leenaards de la mémoire, au CHUV.

Le Temps: A quel point le traitement développé par Neurimmune et Biogen représente-t-il une piste prometteuse?

Jean-François Démonet: Ce qui surprend, c’est qu’à Pâques 2019, les essais de phase III ont été interrompus sur la base d’analyses intermédiaires ne permettant pas de prédire des effets cliniquement significatifs. Mais en octobre dernier, Biogen a annoncé avoir révisé son appréciation et vient de déposer finalement un dossier d’homologation auprès de la FDA (autorité américaine d’homologation des médicaments) au motif que le traitement pourrait tout de même avoir une efficacité plus nette que présumé initialement.

Il faut vraiment garder le conditionnel, même si les milieux médicaux, à l’heure actuelle, pensent plutôt que le traitement va être homologué. La FDA a déjà annoncé qu’elle rendrait sa décision le 7 mars 2021, ce qui veut dire que la procédure est accélérée car on compte généralement plutôt un an de délai. Si ce scénario venait à se confirmer, il s’agirait du premier traitement mis sur le marché qui lutte contre la cause moléculaire de la maladie et pas contre ses symptômes.

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On sent tout de même une grande retenue dans la communauté scientifique en général, chez vous en particulier.

Oui, parce qu’il y a beaucoup de patients qui auront d’énormes attentes et qui risquent d’être déçus. En effet, même si ce médicament est mis sur le marché, il y aura sans doute des critères restrictifs à son utilisation. Encore plus que l’homologation, ce sont les indications qui comptent. A quelle forme de la maladie va correspondre l’autorisation d’usage de ce médicament? A une forme légère d’alzheimer? Ou bien à un stade plus précoce encore, en l’absence de tout symptôme mais aussi de preuve que cela est utile? Au final, cela pourrait être une part minime de la population concernée, la majorité des patients présentant des formes trop avancées ou une association avec d’autres maladies qui contre-indiqueront ce médicament. C’est en fait une combinaison de médicaments qui sera sans doute nécessaire dans l’avenir.

Se pose aussi la question de l’accessibilité de ce traitement.

Au début, le prix risque d’être élevé car la pharma va vouloir résoudre l’équation du retour sur investissement. En association avec d’autres pathologies cérébrales, la maladie d’Alzheimer est une maladie fréquente (plus de 150 000 personnes en Suisse), des millions dans le monde et les chiffres sont probablement sous-estimés de moitié. Vis-à-vis de la société et des assureurs, un prix exagérément élevé ne serait pas toléré, conduisant à un échec commercial.

Faute de traitement, la recherche met actuellement l’accent sur un diagnostic précoce. Pour quelle raison?

Il y a vraiment eu une révolution scientifique dans la compréhension de la maladie d’Alzheimer. On sait aujourd’hui qu’il y a dissociation entre les processus biologiques à l’œuvre, les lésions cérébrales initiales et l’expression clinique très tardive de la maladie. Des marqueurs biologiques ont été identifiés qui permettent théoriquement de diagnostiquer la maladie bien avant qu’elle ne se traduise par une démence.

Mais en l’absence de remède, n’est-il pas préférable de ne pas savoir?

Je suis prêt à défendre la position qu’il vaut mieux savoir que faire l’autruche.

Quelle implication un diagnostic plus précoce a-t-il pour la recherche?

Ce qui ressort de la recherche, c’est qu’on sait aujourd’hui qu’alzheimer n’est pas seulement un problème de personnes âgées. Il s’agit d’une maladie chronique comme le diabète ou l’hypertension et cela change la donne. Peut-être que l’échec des essais médicamenteux antérieurs est lié au fait que les personnes testées étaient déjà trop atteintes ou qu’elles avaient des maladies autres qu’alzheimer. Si on détecte la maladie plus tôt, on peut aussi espérer qu’on aura de meilleures chances de la contrer. Les efforts vont maintenant dans ce sens, même si, bien sûr, il faut en parallèle travailler à des solutions pour améliorer la qualité de vie des personnes âgées atteintes.

Malgré les milliards investis, le meilleur rempart contre cette maladie semble toujours passer par une bonne hygiène de vie.

Tout ce qui est bon pour le cœur est bon pour le cerveau. D’ailleurs, la prévention qui a été faite pour les maladies cardiovasculaires a sans doute déjà contribué à diminuer le nombre actuel de cas de démence par rapport aux prévisions pessimistes faites sur la base d’études réalisées ving-cinq ans en arrière. Aux messages que nous avons en commun avec les cardiologues s’ajoutent d’autres mesures spécifiques. Le cerveau est très sensible à l’apprentissage. Il ne faut jamais arrêter d’apprendre dans sa vie. Apprendre, de préférence, auprès des autres, notamment les proches qu’on aime. Le pire serait de s’isoler, passif devant un écran. Le mieux, c’est de maintenir des activités sociales qui nous apportent de la joie.

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