Jean-Jacques Tillmann, le dernier des Mohicans

Le journaliste vaudois et spécialiste du football à la Télévision suisse romande vient d'entrer en «préretraite à la carte». Dans un an, il tirera définitivement le rideau. D'ici là, ses apparitions sur le petit écran ne seront plus guère nombreuses

Il nous semble entendre d'ici les réactions suscitées par le départ en «préretraite à la carte» depuis le 1er août dernier de Jean-Jacques Tillmann, spécialiste du football à la Télévision suisse romande. «Tillmann s'en va? Bon débarras!», risqueront quelques-uns. «Ce n'est pas possible. Vous plaisantez?», questionneront, incrédules, les plus nombreux.

Pourtant, Jean-Jacques Tillmann s'en va. Sur la pointe des pieds. «Je dois encore nonante jours de travail à la SSR jusqu'au 31 juillet 2000. Je vais m'occuper de la Ligue des champions et rester à disposition pour d'autres choses si nécessaire. Sinon, je vais me cacher, faire le moins d'antenne possible.»

On lui demande alors s'il est triste de quitter bientôt à la fois son métier et cet employeur auquel il a été fidèle depuis le 8 avril 1963. La réponse fuse: «Je n'éprouve pas le moindre regret. Dans mon existence, j'ai eu de la chance en toutes circonstances. J'ai exercé un métier qui m'a plu, traitant d'un sport qui m'a toujours fasciné. Etant né à la bonne époque, j'ai eu le privilège de voir évoluer les meilleurs joueurs du monde. J'ai vécu la période dorée de la télévision. Nous n'avions pas alors d'horaire et notre travail tenait du bricolage. Nous y étions moins nombreux qu'aujourd'hui; l'entreprise avait donc un visage plus humain. Et puis, le métier de journaliste représentait encore quelque chose. Aujourd'hui, on assiste à un glissement de la profession. Les journalistes sont devenus des vendeurs. Mais je ne dis pas qu'ils en portent la responsabilité. Compte tenu de ce que je viens de vous dire, j'ai le sentiment de partir au bon moment.»

Jean-Jacques Tillmann a 64 ans et un fils de 32 ans. Sur sa vie privée, il souhaite conserver la plus totale discrétion. L'homme habite Vevey depuis une quinzaine d'années. Son parcours a débuté par des études classiques de latin/grec, poursuivies un temps en Grèce où il a pris goût à l'archéologie. De retour en Suisse, le Vaudois bifurque vers le cinéma où il se voit chargé, trois ans durant, de disposer des repères sur des films en vue du sous-titrage. C'est alors que des amis lui suggèrent de passer des tests pour entrer à la TSR. «Comme j'en avais marre des intellectuels, j'y suis allé sans idée précise de ce que je voulais y faire. On m'a engagé aux sports, dans une équipe qui ne comprenait que le chef Boris Aquadro et une secrétaire tessinoise.»

S'il avoue avoir dû toucher notamment au vélo et à la boxe («j'aime tous les sports, mais il n'y a que le football qui m'intéresse réellement»), Jean-Jacques Tillmann a dû attendre son heure pour bénéficier du privilège de ne s'occuper «que» de ballon rond. «Depuis, j'ai fait mon métier comme je l'entendais. J'ai tenu une ligne de conduite. Je n'ai pas fait de journalisme mondain. Comprenez que je ne buvais pas le champagne avec les présidents de club. En fait, je dois être le dernier des Mohicans.»

Le football et Jean-Jacques Tillmann: une longue histoire d'amour dont l'origine remonte à Henri, le père du journaliste. «Je lui dois tout», confie ce dernier. Dès mon plus jeune âge, mon père m'a emmené au stade. Nous habitions alors Coppet. En priorité nous allions voir jouer Servette à la maison. Ou sinon UGS, voire Nyon. Parfois, nous allions à Lausanne, mais jamais nous ne suivions ces équipes à l'extérieur. Nos moyens ne nous le permettaient pas et mon père n'avait pas de voiture. Heureusement, le syndic de Coppet nous prenait parfois dans la sienne.»

Henri fait découvrir le football à Jean-Jacques de manière intelligente. Il lui enseigne l'esprit critique, le respect de l'adversaire qu'il lui dessine avant la rencontre. Ensuite, le papa attend les réactions du gamin en cours de partie, puis il les commente. «C'était une sorte d'éducation par la découverte, se souvient Jean-Jacques Tillmann qui a pratiqué le foot jusqu'en 3e ligue. Par exemple, je lui expliquais ce qu'il me semblait avoir vu lors de telle ou telle action et mon père me répondait: «Ah bon, tu as vu aussi.»

Les Tillmann père et fils vont seuls au stade. Jamais en groupe. Car leur manière d'appréhender les rencontres en aurait été altérée. «Mon père me parlait des anciens. Son exemple préféré était celui de l'Autrichien Sindelar auquel il vouait un incroyable respect. Sindelar était un juif qui s'est suicidé en 1939, se sentant menacé par le nazisme. Combien de fois n'ai-je pas entendu mon père me dire: «Tu n'as pas vu jouer Sindelar?» «Lui l'a vu évoluer une seule fois dans sa vie. C'était à Bâle.»

Lorsqu'on lui demande quels ont été ses héros à lui, Jean-Jacques Tillmann répond: «Maradona, Best, Garrincha ou Gascoigne: des garçons qui ont connu des défaillances. Qui ont gâché leur divinité. Je n'aime pas ceux qui ont des réussites trop lisses.» Et le plus grand de tous? «Di Stefano.» Sa culture du football – surtout l'italien et l'anglais («parce que la manière d'être de ces deux peuples a facilité ma compréhension, ma lecture de leur foot) –, Jean-Jacques Tillmann l'a entretenue tout au long de son existence. Une vie sur laquelle il porte aujourd'hui un regard satisfait. «Mon seul regret, c'est de ne pas avoir été Louis Armstrong. C'était mon rêve.»

Et demain? «Je continuerai à lire, à aller au stade. Je ferai des choix rigolos. J'irai à Fribourg ou ailleurs pour voir des équipes que je n'ai pas suivies depuis longtemps. Je n'ai pas de hobbies furieux à cultiver. Pas de vieux objectifs à réaliser. Je verrai mes amis. La plupart sont du métier. Je boirai des verres ou mangerai avec Eric Walther, Gérald Piaget, Norbert Eschmann ou Jacques Ducret, lorsque ce dernier se décidera à être vraiment retraité puisqu'il en a largement l'âge. J'observerai le football et je regretterai l'ancien temps, lorsque les clubs avaient une culture propre, un style, une identité. Le temps où les joueurs n'étaient pas considérés comme des marchandises. J'admets les dérives financières mais je les déteste. Aujourd'hui, on ne respecte pas le passé du football. Voilà pourquoi tout fout l'camp. Voilà pourquoi je suis content moi aussi de m'en aller.»

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