Collections particulières (3)

Jean-Louis Foucqueteau, l’esprit Coke Art

Fou de culture américaine, Jean-Louis Foucqueteau s’est épris de la boisson emblématique. Il collectionne tout ce qui lui est lié

Le destin des Bochimans du Kalahari a basculé pour moins que ça. L’irruption d’une bouteille de Coca-Cola dans le quotidien d’une peuplade isolée du bush sud-africain sème la zizanie. Vous vous souvenez? Dans Les dieux sont tombés sur la tête (Jamie Uys, 1980), tout procédait de cet objet aussi banal qu’universel…

C’est aussi par une bouteille transparente, boursouflée et encapsulée que tout a commencé pour Jean-Louis Foucqueteau. Ou à peu près.

Pour lui, c’était les années Elvis et les Who, Jethro Tull et Polnareff, plutôt que la sarabande du vent dans les dunes. L’Amérique chantée par Joe Dassin et reprise en chœur par toute une génération. («Mes amis je dois m’en aller/car elle m’attend depuis que je suis né/l’Amérique, l’Amérique…»)

Fils d’hôteliers-restaurateurs, Jean-Louis Foucqueteau se souvient être entré un jour dans une boutique de jeans, c’était à Lyon dans les années 70, et avoir flashé sur la déco, entièrement construite autour de la marque en rouge et blanc. Il en a parlé autour de lui; son frère lui a ramené, de vacances en Grèce, son tout premier flacon. C’était en 1975.

Coca-Cola, c’était pour moi une part du rêve américain et son emblème, raconte en substance ce quinquagénaire sec et speed, désormais directeur de la restauration au Lausanne Palace.

En trente ans, sa vie et ses murs se sont effacés sous cette collectionnite aiguë. Son appartement, le domicile de son frère et de quelques proches, son bureau et un des restos du Palace, ou un dépôt de Renens tout en longueur ne suffisent pas à en contenir les symptômes.

On y trouve tout et son contraire. De la plus minuscule des pièces – capsules, figurines, médailles, bijoux, joujoux – aux sculptures géantes de Brad Howe, publicités sur tous supports, plaques, voitures, camions, avions, modèles réduits customisés et dédicacés, un vélo rouge, un Père Noël, un grand policeman bleu, des juke-box, des bouteilles et des canettes, des maquettes et des mascottes, des casquettes, des distributeurs, radios, frigos, sacs à dos, ballons, compressions, trompettes, cartes à jouer, glacières, fusées, aimants, gobelets, que sais-je encore…

La première pièce n’y tient aucune place particulière. «J’ai commencé par les bouteilles, que mon entourage me ramenait du monde entier, et puis j’ai peu à peu élargi la collection à tout le reste. L’important dans ce symbole «américanissime», ajoute-t-il, c’est son universalité. Où que l’on aille, on le reconnaît instantanément et on retrouve la même recette. C’est l’emblème des années 60 par excellence, l’universalité et l’impression de voyager…»

C’est un client américain de Fredy Girardet – chez qui il officie alors comme maître d’hôtel – qui sort un jour devant lui, à l’heure de l’addition, une étrange pince à billets aux couleurs de la marque. L’objet l’intrigue et lui sera offert, en même temps que quatre cartons remplis d’objets liés au limonadier. C’est le déclic qui le décide à élargir son royaume. Depuis cette époque, Jean-Louis Foucqueteau se rend chaque année aux Etats-Unis à la Convention des collectionneurs de la marque… «Les premières fois, je n’en dormais pas pendant plusieurs nuits, j’en rêvais, je me précipitais dès qu’une série d’objets était dévoilée…»

Une autre rencontre, quelques années plus tard, donne une dimension nouvelle à sa collection. Chez Girardet – devenu entre-temps l’un des hauts lieux de la nouvelle cuisine et passage obligé de la jet-set –, il côtoie vingt-sept ans durant de nombreux artistes. Quelqu’un lui ramène d’Indonésie un tableau inspiré par le soda et dédicacé. C’est cela: il va demander à des artistes de lui créer des œuvres sur mesure. Pierre Keller, alors directeur de l’ECAL et fidèle de Crissier, le met en contact avec François Boisrond. «Son premier» artiste. Le bonheur d’une rencontre et d’une promesse tenue.

Foucqueteau n’a pas le budget pour acquérir au prix réel les œuvres dont il rêve. Il va donc approcher ceux qu’il admire, tenter de les convaincre avec l’énergie de sa passion, tout son entregent, ses talents de négociateur. Les artistes? Après Boisrond et Ben, Arman, César, Erró, Robert Combas, Bernard Rancillac ou James Rizzi parmi les grands noms de l’art contemporain. Burton Morris aussi, devenu un ami, cet héritier du pop art rencontré dans une galerie de Soho alors que Jean-Louis travaille à New York.

Une soixantaine d’œuvres à ce jour, des rencontres qui ont souvent débouché sur une amitié, dit-il, la gastronomie aidant parfois. Le fait d’avoir travaillé vingt-sept ans chez Girardet, mais aussi à Manhattan notamment chez le triple étoilé Daniel, a régulièrement joué un rôle, aidant à concrétiser des envies, resserrer des liens, trouver un accord. Souvent autour d’un très bon repas.

Ça n’en est que plus piquant lorsqu’on songe à la recette créée en 1886 par un pharmacien d’Atlanta pour combattre la fatigue et les maux d’estomac…

Et alors, combien de pièces aujourd’hui? Il est bien incapable de répondre. Et la suite? La prochaine, la préférée, l’indispensable?

Celle qui demain l’étonnera, pour sa rareté, son étrangeté, son caractère unique. «Plutôt que d’ajouter des pièces moyennes, je me cantonne désormais à l’art, avec des œuvres plus précieuses à mes yeux.» Sans refuser pour autant si on lui propose des objets vraiment singuliers. Par exemple? Les boîtes qui ont voyagé dans l’espace à bord de la navette spatiale Challenger…

«J’ai commencé par les bouteilles, que mon entourage me ramenait du monde entier»

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