Un été à la cool

Jean-Luc Oestreicher, hôtelier sur les eaux, à la voile

Cet ancien physiothérapeute s’est offert un catamaran de 17 mètres pour y installer son atypique B&B. Rencontre, le temps d’une traversée entre la rade de Genève et Versoix

Les lacs, fierté et richesse de la Suisse. Du 16 au 20 juillet, «Le Temps» part à la rencontre de cinq personnages qui les aiment et les font vivre pour les autres.

Episodes précédents:

  • Priscilla Brülhart, prof de yoga et danseuse entre ciel et lac
  • Greg Williams, le surfeur qui a la vague au cœur
  • Sophie Bise, à vélo sur les eaux du Léman
  • L'appel du large, mais au bord du Léman, avec Alain Fallot

C’est un hôtel que l’on parcourt sans chaussures. Où toutes les chambres ont vue sur le lac, et épousent les rondeurs d’une coque de bateau. Plus précisément: les formes de deux coques, puisque le Float Inn est un catamaran Sanya 57 reconverti en bed and breakfast flottant.

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Dans le dédale du port des Eaux-Vives, il flotte majestueusement en bout de quai; fier de rester, depuis 2014, le seul de son espèce à habiter la rade genevoise. Rendez-vous pris «en face du 54, quai Gustave-Ador», l’heureux propriétaire, Jean-Luc Oestreicher (57 ans), est toujours ravi d’organiser un tour des lieux des 17 mètres de long pour 9 de large de son monstre des mers. Et même si la plupart des nuitées se font à quai (dès 250 francs), pourquoi ne pas prendre le large le temps de l’interview? Hissez la grand-voile!

La plage, côté pile

Sur le pont, le premier (et dernier) matelot Fahed remonte les pare-battages alors que le catamaran longe lentement la Rade. A quelques mètres à tribord, deux plongeurs fixent une digue pendant que des pelleteuses construisent une jetée, bloc par bloc. C’est l’occasion de découvrir le chantier de la future plage des Eaux-Vives sous un angle inédit.

Lunettes de soleil sur les yeux, stabilisant de ses pieds nus le gouvernail, le commandant lance ses instructions tout en réglant par téléphone les derniers détails d’un tournoi de beach-volley. L’autre passion familiale avec la voile.

Le goût de l’hôtellerie flottante est venu sur le tard. Jean-Luc Oestreicher a été physiothérapeute pendant vingt-cinq ans avant de se reconvertir. Il en a gardé les mains, même s’il affirme qu’elles sont détruites à l’intérieur. «Il y a des physios qui font des massages, moi j’aimais aller travailler le muscle en profondeur, soutient-il avec énergie sur l’épaule du journaliste. Vous faites ça douze heures de suite tous les jours, et c’est cuit.»

Alors il a bien fallu trouver une alternative. Et, après le «gros coup sur la tête», l’idée s’est présentée après une croisière de six semaines en Méditerranée en 2012. Le skipper avait accepté d’accompagner un monsieur hémiplégique, passionné de voile mais bloqué à Hammamet, incapable de naviguer son bateau seul. «Il fallait tout gérer, la voile et les soins. Ça n’a pas été une traversée facile, mais c’est là que je me suis dit qu’il fallait importer le concept en Suisse.»

Un voilier, pas une pompe à fric

Le Float Inn vient de passer les rives de Cologny. Juste à temps pour aborder la question du modèle d’affaires: entre 400 et 500 chambrées par an. Il espère boucler l’année 2018 avec 800 cabines occupées en approchant un taux d’occupation de 50%, même si la saison hivernale est plus creuse. «C’est le seuil de rentabilité, comme pour les hôtels traditionnels.»

Ses clients? Jean-Luc Oestreicher évoque bien quelques passagers «qui n’ont pas trop de problèmes d’argent». Mais le gros de sa clientèle reste composé de Monsieur et Madame Tout-le-Monde qui souhaitent fêter un anniversaire en s’offrant l’équivalent du prix d’un trois-étoiles. «Ce bateau, ce n’est pas une pompe à fric, assure-t-il. Mais l’occasion de faire découvrir la voile et la vie à bord.»

Pour le reste, même si la location est prisée pendant les salons de l’automobile et de l’aviation d’affaires (Ebace), les réservations d’entreprises et croisières ne sont pas légion. Un problème que le skipper attribue aux «gratte-papier» et au «Swiss finish» administratif qui limite à 10 le nombre de passagers à bord, contre 24 dans le reste du monde. «C’est comme si vous achetiez un autocar mais qu’on vous empêchait de transporter plus de 10 personnes», soupire-t-il. Avant d’ironiser: «J’ai 16 extincteurs à bord, les hôtels en ont un par étage.»

C’est que Jean-Luc Oestreicher n’a pas encore fini de rembourser les deux millions de francs d’achat du catamaran. Une somme obtenue – faute de soutiens bancaires – à un tiers auprès de proches et aux deux tiers sur la vente de sa maison. En janvier 2013, un établissement financier spécialisé dans le monde maritime s’était bien engagé à le soutenir. Mais la crise financière chypriote paralyse, au même moment, tous les prêts bancaires.

L’Odyssée du Float Inn

On aborde la genèse du catamaran autour d’un repas servi sur le pont arrière par le cuisinier Antonio Lo Conte dit «Toni». Construit à La Rochelle, le bateau a vécu une véritable odyssée avant de mouiller dans le Léman, comme l’avait relaté en 2014 la presse régionale. Il a fallu onze jours pour contourner la péninsule Ibérique – via La Corogne, Cascais et Gibraltar – pour arriver à Perpignan où le catamaran subira trois mois de travaux. Ensuite, quatre jours pour remonter le Rhône et un jour pour passer les écluses de la Saône jusqu’à Mâcon. «Et quatre mois pour qu’on me laisse prendre l’autoroute! Il y a un fonctionnaire qui avait peur de la neige», pouffe Jean-Luc Oestreicher.

Une lenteur qui contraste avec la vitesse de pointe sur le Léman de ce catamaran taillé pour traverser les océans: jusqu’à 15 nœuds lors d’une journée venteuse, soit environ 30 km/h. «On est entre un et quatre mètres au-dessus de l’eau, pratiquement sans ballottement: les gens ne se rendent pas compte que l’on peut facilement faire 220 kilomètres en un week-end», explique le skipper. Soit l’équivalent du tour du lac.

A la hauteur du Reposoir, on décide d’aller faire le tour des chambres. On accède à celles du personnel de bord via une trappe exiguë sur le pont. Plus luxueuses, les cinq pièces à louer comptent toutes leur salle de bain privative et un lit king size. Mais le plafond est plus bas dans la cabine sous le salon. «On m’a dit que c’était inconfortable pour les galipettes, rigole Jean-Luc Oestreicher. Je ne sais pas ce qu’il faut de plus.»

Sur ces considérations acrobatiques, le Float Inn poursuit tranquillement sa route vers le port des Eaux-Vives. Aux Bains des Pâquis, alors qu’une foule de baigneurs du lundi fixe curieusement la silhouette imposante du catamaran, on jette un coup d’œil au compteur. Distance parcourue: 22,224 kilomètres en trois heures de navigation. Et l’impression d’être parti en week-end.


Float Inn. A 100 mètres du Jet d’eau de Genève, en face du 54, quai Gustave-Ador. Prix: dès 250 francs la chambre double. Croisières: comptez 1250 fr. pour trois heures ou 3000 fr. par jour (à diviser par le nombre de participants). Tél. 078 797 51 97.


Profil

1961 Naissance à la tour de Saint-Jean. A l’époque, la plus haute de Genève.

1985 Physiothérapeute aux HUG, en pédiatrie.

1988 Mariage, puis naissance de ses trois enfants entre 1990 et 1995.

1987 Ouvre son propre cabinet à la rue des Charmilles, avant de le déménager dans le sous-sol de sa maison.

2012 Est contraint de stopper son métier pour raisons physiques. La reconversion prendra près de quatre ans.

2018 L’émission «Echappées belles» de France 5 lui consacre une partie de son «Week-end sur les rives du Léman», et lui ramène des clients français.

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