Il est arrivé comme on l’avait laissé sur l’écran, barbu, bonnet vissé sur la tête, plutôt mal fagoté et lumineux. Avec ce regard étoilé, celui d’un homme qui a vécu un rêve et n’en revient toujours pas.

Jean-Michel Bertrand a entamé son marathon de promotion. Il était ce mercredi soir à Villard en Haute-Savoie où le cinéma la Trace diffusait son film «La Vallée des Loups», à Chaumont jeudi, ce vendredi au journal de 13h de France 2 puis en compagnie de Matthieu Ricard sur France 5 chez Anne-Sophie Lapix, la Bretagne ensuite.

Trois ans de planque animalière

Comment supporter cela lorsque l’on vient de passer trois années en montagne, dans une profonde solitude, enfoui dans un sac de couchage étouffant l’été et glaçant l’hiver, l’œil et l’oreille sans cesse aux aguets pour voir en vrai l’improbable: un loup.

Le film est achevé, je l’accompagne, je témoigne et je m’éloigne ainsi lentement du loup.

«C’est supportable dans le sens où je coupe le cordon ombilical en douceur. Le film est achevé, il est sur les écrans, je l’accompagne, je témoigne et je m’éloigne ainsi lentement du loup, je parle de lui loin de lui» dit-il. Voix douce, pénétrante comme dans le film. L’histoire de Jean-Michel Bertrand est celle d’une humanité belle et simple.


Interactif. Notre grand format «Des loups et des hommes: chronique d’une cohabitation réussie au Calanda »


Il est né dans les Hautes-Alpes. Son père a fait tous les métiers, d’épicier à marchand d’œufs, a fini assureur. Sa mère qui a 87 ans franchit encore des dénivelés de 700 mètres. A 16 ans, Jean-Michel met un terme à sa scolarité car son regard est trop porté sur les fenêtres qui donnent sur la nature.

Il parcourt le monde à la recherche d’images

Il veut photographier les animaux, les arbres, les fleurs. Fait ses classes à Haïti avec un réalisateur qui a besoin d’un assistant pour filmer les sociétés secrètes vaudous. Puis il est reporter d’images en Islande, Chine, Mongolie, Irlande, au Canada. Jean-Michel raconte: «Je gagnais très bien ma vie, je montrais par exemple mon film sur l’Islande dans des villages africains mais un jour j’ai pensé au paysan mongol avec qui j’ai vécu longtemps. Dans mon film je parlais à sa place mais le mongol se fiche de mes théories, il est bien chez lui dans la steppe, il vit à son rythme avec sa famille et ses bêtes. Et moi quand je suis dans mes montagnes, je vis aussi bien que lui».

D’abord, l’aigle royal

Retour donc dans son massif des Écrins. Il part en quête du grand oiseau, l’aigle royal. «Jadis on disait: si tu en vois un tu as tout vu», se souvient-il. Le film «Vertige d’une rencontre» qu’il finance lui-même le met dans une «merde noire» (10 copies, 20 000 entrées) mais est l’heureux prélude à «La Vallée des Loups». Il a entendu que l’animal mythique, réfugié dans le Mercantour, était de retour dans les Alpes. Et pourquoi pas dans la vallée de son enfance, giboyeuse, isolée, sans passage humain?

Le voilà donc engagé parmi les sentes sauvages, avec ses deux chevaux. Fait sa tournée des caméras: il pose de petits appareils sur les arbres, en des lieux propices juge-t-il au passage de l’animal, pièges inoffensifs qui se déclenchent au moindre mouvement. Organise son bivouac, enveloppe son repaire d’une toile camouflante et se love dans un sursac étanche qu’il nomme cercueil ou chrysalide selon ses humeurs.

Puis, les loups

Il dort jusqu’à 14h par nuit. Ne lit pas mais écrit son retour à ses racines, sa quête philosophique, ses introspections. Cela va durer trois années, avec des retours en bas pour se ravitailler. Une véritable enquête policière avec loupe pour lire les traces et les excréments. Le matin, il relève les images de vidéo-surveillance, est saisi par la ribambelle d’habitants qui passent: cerfs, chevreuils, chamois, sangliers, martres, écureuils… Il urine partout pour marquer son territoire, se fait animal.

Le premier été, les milliers de fourmis gênées par l’intrus l’ont piétiné, le troisième elles l’ont contourné. «Elles se sont dit que j’étais désormais chez moi et surtout pas un danger» analyse Jean-Michel. Le loup a pensé la même chose. «Je croyais l’épier mais c’est lui qui m’épiait» dit-il.

La meute le repère

Un jour enfin, cette image enregistrée: un loup qui trotte avec un chevreuil dans la gueule! Et puis ces traces de pattes de canidé parmi ses traces à lui, exactement au même endroit. Il s’agit en fait d’une meute qui a repéré le bipède seulement armé de jumelles et d’une caméra. Ils sont les maîtres du jeu, jouent à cache-cache avec l’homme immobile. Puis sur une crête, en plein jour, le loup apparaît furtivement et Jean-Michel dirige vers lui sa caméra. Le loup s’accroupit, urine sans jamais cesser de regarder dans la direction de l’homme tapi. «Il m’a dit: je sais que tu es là mais n’oublie jamais que tu es chez moi». Il verra ensuite la meute, six animaux, puis des louveteaux.

Garder le secret

Jean-Michel Bertrand redescend dans la vallée avec ses images. Ne surtout pas s’attarder car il craint de mettre la meute en danger en laissant croire que l’homme n’est pas dangereux. De même, il gardera secret le lieu précis où il les a filmés pour préserver leur quiétude. Pathé a décidé de produire son film qu’il commente en voix off chuchotante et les éditions suisses Salamandre ont publié un très bel ouvrage avec les photographies de Bertrand Bodin. Il y a quinze jours, Jean-Michel est retourné non loin de la crête et a relevé les images d’une petite caméra qu’il a laissée sur place: un loup était passé juste la veille.


Profil

1959: naissance à Gap

1980: Premier film: Islande, terre de glace et de feu

2010: Sortie de Vertige d’une rencontre, long métrage sur l’aigle royal

2017: Sortie de La Vallée des Loups