Il passe ses week-end en combinaison blanche, un masque à gaz posé sur le visage. Avec trois ou quatre comparses, il se poste à l’entrée d’une bourgade située dans le périmètre concerné par le plan particulier d’intervention (PPI), cette zone de protection de dix kilomètres autour de la centrale nucléaire du Bugey, dans la plaine de l’Ain. Les militants sortent alors leur panneau «Zone d’évacuation en cas d’accident nucléaire majeur». «Porter ce message est essentiel car la plupart des habitants ignorent qu’ils devraient malheureusement quitter leur logement ou leur travail du jour au lendemain si le pire advenait. Nous ne voulons pas faire peur, seulement rappeler une réalité» indique Jean-Pierre Collet. L’instituteur, militant du réseau Sortir du Nucléaire (SDN), né à Ambérieu en 1964, a grandi à l’ombre des «quatre gros pots de yaourt» posés sur la commune de Saint-Vulbas, à 40 km de Lyon et 120 de Genève. La centrale du Bugey qui s’étale sur cent hectares.est l’une des plus anciennes de France (les réacteurs 2 et 3 ont démarré en 1972, les 4 et 5 en 1978) «et la plus vétuste». Quelques 16 milliards de kwh y sont produits chaque année, soit 40% de la consommation en électricité de la région Rhône-Alpes. «Un mastodonte mais aussi un monstre sénile» affirment les écologistes du coin très remontés depuis la catastrophe de Fukushima-Daiichi en 2011.

Jean-Pierre Collet n’en finit plus de pointer les avaries de la centrale dont en décembre 2014 des fuites de tritium, par la faute d’une tuyauterie défectueuse qui a répandu ce dérivé radioactif de l’hydrogène dans un caniveau. L’incident a été déclaré à l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) le 8 janvier 2015 comme «événement significatif pour l’environnement». Le 29 octobre dernier, ce sont des centaines de litre d’huile qui se sont déversées dans le Rhône tout proche, lors de la vidange d’un réservoir. «On n’était pas en l’occurrence dans un risque nucléaire car l’huile n’était pas radioactive mais cela démontre certains dysfonctionnements» insiste Jean-Pierre Collet. Puis cette suspension du réacteur 5 décrétée en août dernier. Ce réacteur décelé comme fuyard depuis 2011 est dans le collimateur de l’ASN car des problèmes d’étanchéité ont été observés dans l’enceinte de confinement. Il s’agirait de pertes d’air dans ce monument en béton haut de 60 mètres De nouveaux tests complémentaires et un arrêt du réacteur jusqu’en janvier sont préconisés. «Et pourtant la mise en activité du réacteur 5 a été prolongée jusqu’en 2022» regrette Jean-Pierre Collet pour qui l’enjeu est la fermeture du réacteur pour non-satisfaction aux critères de sûreté, l’enceinte de confinement étant la troisième et dernière barrière vis-à-vis de l’environnement extérieur.

Rude combat pour ces militants et pas des plus populaires dans la région. La centrale du Bugey, plus gros employeur de l’Ain, fait travailler 2000 personnes (en comptant les sous-traitants). Jean-Pierre a lui-même de la famille qui embauche chaque matin à Saint-Vulbas. «Quand on mène nos actions, on est au mieux reçu dans l’indifférence, au pire par des doigts d’honneur et des injures. On nous demande si on veut revenir au temps de la bougie et on répond que quand tout aura pété on reviendra en effet à la bougie». C’est Fukushima qui a poussé Jean-Pierre Collet à s’engager auprès du réseau SDN. Car la région est potentiellement exposée à des séismes, lit-on sur le site de l’Institut des risques majeurs basé à Grenoble. Selon le Bureau de recherche géologique minière, au moins cinq centrales nucléaires dont le Bugey se situent en France en zone sismique modérée, c’est-à-dire tout de même de niveau 3 sur un maximum de 5. L’ASN en sa qualité de gendarme du nucléaire s’intéresse également aux effets concomitants comme la rupture de barrage. Cela concerne le Bugey qui très en amont est confronté à celui de Vouglans dans le Jura. La centrale affirme prendre en compte «ce péril limité car le séisme le plus important dans la région remonte à 1822». «Cela justifie néanmoins que l’on demande à ce que le PPI soit étendu à un minimum de 80 km autour du site, en incluant dont l’agglomération lyonnaise» juge Jean-Pierre Collet.

Le dossier Bugey pris en charge par le réseau SDN s’est sensiblement alourdi ces derniers mois. Un entrepôt de 8000 m2 destiné à stocker 2000 tonnes de déchets radioactifs provenant des neuf réacteurs de la filière française en cours de démantèlement est en train d’être construit près de la centrale. Ce site appelé Iceda a longtemps été très contesté mais tous les recours dont celui de l’Etat de Genève sont tombés. Le canton s’était appuyé sur un article de sa Constitution stipulant que «les autorités s’opposent par tous les moyens juridiques et politiques à l’installation de centrales nucléaires, de dépôts de déchets radioactifs et d’usines de retraitement sur le territoire du canton et dans son voisinage». La demande helvète fut jugée irrecevable, «les collectivités requérantes étant trop éloignées du site distant d’une soixantaine de kilomètres par vol d’oiseau». SDN bat la campagne par voie de tracts auprès de 10 000 foyers «car la plupart des habitants ignorent qu’une poubelle nucléaire va ouvrir près de chez eux et qu’une dizaine de convois par mois seront acheminés par la route et le chemin de fer» s’insurge Jean-Pierre Collet. Il était à Genève samedi 12 décembre avec les militants de Contratrom pour clamer haut et fort que l’état d’urgence est à ses yeux la sortie du nucléaire et l’arrêt du Bugey. La COP21? Il n’en attendait rien. «Mais je redoutais comme beaucoup de militants antinucléaires la part belle faite à l’énergie nucléaire. Nous sommes dans une période où l’on croit comprendre que cette énergie décrite comme indispensable se présenterait comme une solution au réchauffement climatique du fait de son plus faible rejet de CO2 dans l’atmosphère. On nous rappelle que le monde doit changer son comportement en terme d’émissions de gaz à effet de serre, nous pensons qu’il est d’abord urgent et essentiel de sortir du nucléaire».


Profil

26 janvier 1964 naissance à Vienne (Isère)

1986 entre dans le militantisme après la catastrophe de Tchernobyl

2011 création de SDN Bugey (200 adhérents) à la suite de Fukushima

2012 60 000 personnes forment une chaîne humaine contre le nucléaire le long de la vallée du Rhône

2015 reprise du chantier d’Iceda (stockage de déchets nucléaires) dans la centrale du Bugey