Entretien

Jean-Pierre Greff: «Dans cinq ans, la HEAD de Genève sera encore meilleure»

Une première décennie étincelante, un nouveau campus à faire pâlir d’envie toute l’Europe, des projets en veux-tu en voilà: Jean-Pierre Greff a transformé son école en incubateur de talents. Il dévoile ses secrets de fabrication

«Le doigt de Dieu…» s’emballe soudain Jean-Pierre Greff, pas grenouille de bénitier pourtant. Ce matin-là, le directeur de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève a une vision. Et le plus beau, c’est qu’elle n’a rien d’une hallucination. En ce mois de décembre, la HEAD fête dix ans d’escalade glorieuse. Avec en guise de cadeau mirobolant un nouveau campus, trois bâtiments industriels, 16 000 mètres carrés dans le quartier des Charmilles. «Le doigt de Dieu…», c’est ce don-là, celui de la Fondation Hans Wilsdorf et le grand déménagement qui s’ensuit.

Nouvelle échelle, sourit Jean-Pierre Greff, qui en cette matinée a un petit air de Louis de Funès. Le front éloquent, l’œil alpin, la pensée élastique. Comme l’acteur dans ses rôles virtuoses, il joue les hommes-orchestres. La Grande Vadrouille, tiens. Jeudi et vendredi prochains, il invite architectes, cinéastes, philosophes à se projeter dans l’avenir, le temps d’un colloque intitulé «Histoire d’un futur proche». Le chaudron de cette ébullition? Le nouveau campus, cet accélérateur de pensée.

D’où venez-vous, en fait? Je viens de la Moselle ouvrière, charbonnière. J’ai grandi à l’ombre des terrils. J’avais un grand-père mineur, électricien au fond de la mine. Enfant, je jouais dans le lopin de terre noire de mes grands-parents, qui étaient des personnes magnifiques. Mon grand-père, qui n’avait jamais quitté son village, me racontait des histoires de Chine et de voyages extraordinaires à travers le monde. Il m’a appris à rêver.

Votre premier contact avec l’art? Dans ma chambre, j’avais des planisphères, des cartes d’atlas partout. Je trouvais cela graphiquement très beau. Je voyageais ainsi. Mais le premier vrai contact avec l’art est fortuit. C’était dans un livre au format de poche qui s’est trouvé chez moi je ne sais comment. Je suis tombé sur une peinture du début du XVe siècle, d’Henri Bellechose, le Retable de saint Denis. J’avais 12 ans et ça a été un choc. Je l’ai vue comme les gens du Moyen Age. Cette vision m’a sauté à la figure, j’étais fasciné par le ciel ensanglanté. J’ai découvert la capacité d’ébranlement psychologique et mental de l’image.

Vous prenez, en 2007, la direction de l’Ecole supérieure des beaux-arts (ESBA) à Genève, qui va fusionner avec la Haute Ecole d'arts appliqués pour donner naissance à la HEAD. Pourquoi Genève? A peine nommé, en 1993, à la tête de la Haute Ecole des arts décoratifs à Strasbourg, j’avais demandé à la maire, Catherine Trautmann, deux choses: qu’elle m’accorde cinq ans au moins pour mettre en place mon projet; et qu’elle me vire au bout de dix ans. Je voulais fixer le terme, ne pas basculer du statut de jeune directeur à celui de vieux. Quand j’ai été informé que Genève cherchait un directeur pour son Ecole supérieure des beaux-arts, je me suis dit qu’il y avait une adéquation possible entre moi et ce territoire.

Le lieu est donc déterminant? Il est essentiel. La fonction de directeur n’a pas de chance de réussir si on ne crée pas les conditions d’une osmose entre soi-même, l’institution qu’on dirige et le territoire dans lequel on se situe. J’aime Genève, physiquement, comme j’ai pu aimer Strasbourg.

Vous fêtez les 10 ans de la HEAD, votre création. Vous êtes prêt pour un nouveau bail? J’ai eu 60 ans cet été, le prochain bail ne sera pas excessif. Mais je ne me vois pas quitter mon poste au moment où l’école reçoit ce magnifique cadeau. C’est un nouveau départ, ce campus!

Quelle a été votre première initiative en tant que directeur de l’ESBA? Avant de prendre mes fonctions, j’ai frappé aux portes de tous ceux qui pourraient être des partenaires de l’école. J’ai même demandé à rencontrer le conseiller d’Etat responsable du Département de l’instruction publique, ce qui ne se fait pas en principe. Est-ce le résultat de ces démarches? En moins de trois ans, l’école avait noué des partenariats avec quasiment tous les acteurs du monde de l’art et de la culture à Genève. Ça, c’est très important. Une école est un lieu politique, elle est ancrée dans la cité, elle en est l’émanation.

Quelle était votre priorité en 2007? Formuler un projet singulier. L’ECAL, à Lausanne, dominait le paysage et notre école était dans son ombre. La situation a changé. Il s’agissait de repenser d’abord les champs des arts visuels et du cinéma. Ce dernier était en voie de perdition. Nous l’avons relancé pour qu’il s’inscrive dans une filière master. Du côté des arts visuels, nous avons tout remis à plat aussi en inventant une scansion bachelor-master, en inventant encore un modèle d’options. Le principe, c’était de considérer cette formation comme un champ d’investigations et de questionnements pluriels de l’art contemporain.

Il s’agissait donc d’articuler la pensée et l’action? Nous voulions créer une école du colloque permanent. Cette formule me plaît. Pour moi, penser fait faire et faire fait penser. Si on commence à séparer ces deux dimensions, c’est grave!

Les artistes sont des acteurs économiques? Evidemment. Ils doivent du moins avoir le choix. Avec la HEAD, l’ambition était aussi d’en finir avec cette idée stupide qui sépare les artistes et les designers en deux catégories, ceux qui sont dans les nimbes spirituels et ceux qui ont les pieds dans la boue de l’industrie. C’est simplet!

Comment avez-vous réussi à convaincre la Fondation Wilsdorf de vous offrir trois bâtiments? La création de la HEAD a été décisive dans cette histoire. Notre projet consistait à mettre en dialogue l’art et le design, pour qu’ils n’existent plus comme des territoires séparés. Ce sont les deux cœurs battants d’un champ esthétique globalisé. Du point de vue politique, j’étais convaincu que c’était la seule façon pour que l’école entre pleinement en osmose avec la ville. La mode est arrivée ensuite. Beaucoup disaient qu’elle n’avait aucune chance à Genève. J’étais persuadé au contraire que c’était un champ qui allait permettre de transformer l’image de l’école et de gagner une crédibilité professionnelle très grande. Ça s’est passé ainsi.

Vous avez su communiquer… C’est essentiel. La communication est une étincelle première dans la mise en place d’une spirale vertueuse. En suscitant un intérêt pour l’école, de meilleurs étudiants se présentent. On a d’ailleurs multiplié par trois le nombre de candidats à l’entrée dans l’école. La qualité des étudiants permet d’attirer des professeurs d’envergure. Il ne faut pas croire qu’ils viennent à la HEAD pour les salaires. Ils viennent parce que c’est un lieu d’invention. Il faut que l’école soit pour tous ses acteurs un espace d’aventure personnelle et collective.

Alors, l’histoire du miracle…? Le scénario était inimaginable il y a cinq ans. Mais c’est aussi le résultat d’un travail. Première étape, François Abbé-Decarroux, directeur général des HES-SO de Genève, a appris que l’ancienne usine Hispano-Suiza se libérait. Ce n’était qu’un bâtiment, idéal pour les arts visuels, mais c’était déjà formidable. Deuxième étape, Bénédict Hentsch m’invite quelques semaines après à déjeuner. On avait présenté pour la première fois un défilé de mode chez lui, au bâtiment Hippomène et il avait été enthousiasmé. Il me dit: «Les bâtiments Hippomène et Elna, ce serait formidable pour la HEAD, non?» Mieux, il m’informe qu’il est prêt à faire des efforts conséquents pour rendre cela possible.

C’est là que la Fondation Wilsdorf intervient…? C’est le miracle d’une fondation qui fait un travail remarquable de rigueur et d’intelligence. Nous l’avons sollicitée et elle a répondu au-delà de nos espoirs: plutôt que de subventionner une partie de l’acquisition, ce qu’elle fait généralement, elle a décidé d’acquérir elle-même ces bâtiments pour les offrir à la HEAD, sans aucune contrepartie, ni symbolique ni de communication. Il faut encore dire que nous travaillons avec cette fondation depuis dix ans, qu’elle décerne des prix aux jeunes diplômés, qui constituent un soutien exceptionnel au moment de leur entrée sur la scène professionnelle. Ils ont joué un rôle important dans le développement de l’école.

Qu’est-ce que ce campus va changer? Ça va amplifier ce que nous sommes. Grâce à la centralisation de nos activités, l’école sera encore plus visible, comme pôle de l’innovation, entre l’art, le design et la technologie. Nous pourrons enfin accueillir le public pour nos performances, conférences de haut vol, expositions, etc.

La vie des étudiants en sera-t-elle changée? La capacité de projets sera démultipliée. L’école doit être un espace de travail à grandeur réelle pour nos étudiants, c’est l’un de nos principes directeurs. Ça veut dire parfois travailler sur des projets de grande ampleur. Exemple: l’Etat de Genève et l’ONU ont commandé en 2015 à l’école un monument en hommage à Nelson Mandela. Il a vu le jour et il fait 12 mètres de haut. On réalise une cinquantaine de projets de tous ordres par an. Nous sommes vraiment une émanation du territoire genevois.

Quel est le créateur qui vous donne foi dans l’art? Fernand Léger. C’est l’artiste dans sa pleine puissance, le plus important, de mon point de vue, de la première moitié du XXe siècle. Au-dessus même de Picasso à mes yeux. L’exposition de la Fondation Beyeler a souligné son influence sur le pop art, mais aussi sur de jeunes artistes comme Mathis Gasser, formé à la HEAD, dont certaines œuvres se réfèrent à Léger.

A quoi ressemble la chambre de vos 15 ans? (Rires.) Elle est petite, à moitié à la cave, avec une lucarne de 30 centimètres sur 30 centimètres, très pratique parce qu’elle me permettait d’entrer et de sortir quand je voulais dès l’âge de 15 ans. J’ai eu une adolescence turbulente, pour le moins. Ça aurait pu mal tourner.

Vous étiez une petite frappe? Oui.

A la maison, l’art était-il présent? Non. Mais il y avait des livres, déjà, plutôt nombreux en regard des moyens dont je disposais, dont quelques-uns avaient été volés. Je n’en suis pas fier, mais je peux le reconnaître aujourd’hui, il y a prescription. J’étais un très mauvais voleur. Je me suis même fait attraper à mon deuxième essai. Mais le libraire a reconnu mon bon goût et m’a laissé rentrer chez moi, très penaud. C’était irrésistible, les livres.

Qui vouliez-vous être? Jim Morrison, j’avais des posters de lui dans ma chambre. Les Doors m’accompagnent toujours, c’est même ce que j’écoute le plus, en dehors de la musique classique ou contemporaine. Quand j’ai du vague à l’âme, mon premier réflexe, c’est d’écouter l’album Absolutely Live. Et ça va tout de suite mieux.

Une œuvre vous modifie-t-elle? Oui, je crois. A 35 ans, j’ai fait cette expérience: physiquement, je n’arrivais pas à quitter une Montagne Sainte-Victoire de Cézanne au Staaten Museum de Copenhague. J’étais pris dans l’espace de la toile et j’ai dû m’y reprendre à six ou sept fois pour quitter la salle. Pour moi, c’est ça, l’expérience de l’art. Les œuvres vous offrent une échappatoire totale, elles ouvrent devant vous un territoire immense.

Quel âge avez-vous en vrai? Je peine à croire que j’ai 60 ans. Un peu plus que l’âge de mes étudiants, même si je ne me confonds pas avec eux. Je suis porteur d’une expérience plus longue qu’eux. Mais une des dimensions magiques des écoles d’art, c’est que nous sommes dans une relation telle avec les étudiants qu’ils nous gardent jeunes. On échange en quelque sorte l’expérience contre la jeunesse.

Quel est le livre qui a changé votre vie? J’ai une bibliothèque qui doit faire 10 000 livres. Les Mots de Sartre m’a fait comprendre les raisons de cet amour. Je suis un fétichiste des livres. Pour moi, ils sont comme des personnes. Ils se protègent, se soignent. Je n’aime pas qu’ils soient abîmés, je vis ça comme une blessure. Quand je suis fatigué, une de mes distractions préférées consiste à nettoyer mes livres et revues d’art de la période 1930-1960, à les couvrir à la pergamine, au papier cristal. L’autre chose que je fais quand je vais mal, c’est d’aller vers ma bibliothèque. Et de tendre la main à un livre. Et de voir comment un livre prend soin de vous quand vous avez pris soin de lui.

Dans cinq ans, à quoi ressemblera la HEAD? Le meilleur est à venir! L’école sera alors bien au-delà de ce qu’elle est aujourd’hui. Le cadeau de la Fondation Wilsdorf nous oblige plus qu’il ne nous échoit.


Questionnaire de Proust

Qui pour incarner la beauté?
Rimbaud, dans le portrait (disparu) qu’en fit Carjat en 1872. Je pense aussitôt à Rilke: «Tout ange est terrible.» La beauté n’existe que menacée par ce qui pourrait la corrompre.

Qui pour incarner l’intelligence?
Sade, parce que l’intelligence est transgressive.

Si vous étiez un animal?
J’aime surtout les animaux dans les films animaliers… Disons l’ours blanc, pour sa solitude infinie et menacée.

Un lieu pour finir vos jours?
Au bord d’un lac assurément, le Léman idéalement.

Si vous deviez changer quelque chose dans votre biographie?
A 13 ans, je reprochais à mes parents de m’avoir conçu trop tard. Aujourd’hui, je leur ferais le reproche inverse… En réalité, j’appartiens à une génération très favorisée par l’histoire.

Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous qu’il vous dise après votre mort?
La question ne se pose donc pas!

Quel est votre mot préféré?
Vivre, qui rime avec ivre, livre et libre. Vivre, dont les sonorités mêmes disent les tremblements de l’existence.

Celui que vous détestez?
Aucun. Tous ont une chance. Il en va des mots comme des êtres, ils ne sont pas responsables des maux qu’on leur inflige.

L’artiste que vous auriez rêvé d’être?
L’éternel adolescent dirait à coup sûr: Jim Morrison. L’historien de l’art dirait: Fernand Léger. Son œuvre me passionne depuis quarante ans et je suis ravi de constater qu’elle intéresse nombre de jeunes artistes.


Bio express

1957 Il naît le 9 août à Forbach en Moselle.

1993 Après des études d’histoire de l’art, il prend la direction de la Haute Ecole des arts décoratifs de Strasbourg.

2004 Il est nommé à la tête de l’Ecole supérieure des beaux-arts (ESBA) à Genève.

2006-2007 Il pilote la fusion entre l’ESBA et la Haute Ecole d'arts appliqués, fusion qui donne naissance à la HEAD.

2017 Il fête les 10 ans de la HEAD en inaugurant son nouveau campus à l’Espace Hippomène.

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