Je fais partie d’une association où l’habitude veut que, quand une femme arrive dans une réunion, elle salue un par un les participants en leur faisant la bise. Et de même les nouveaux arrivants viennent embrasser les femmes présentes. Les hommes, eux, se serrent la main. Résultat, une trentaine de bises au bas mot par soirée. Je trouve cela fastidieux, mais je n’ose rien dire. Y a-t-il un moyen poli de couper à cette corvée?

Anne

Chère Anne,

Ah la bise, quelle plaie! D’abord, il y a le nombre. Une, deux, trois, quatre? L’indécision donne lieu à de drôles de petits ballets où l’un avance le museau dans le vide pendant que l’autre recule, puis, s’apercevant de son erreur, re-avance précipitamment alors que l’autre… Et cela dépend du lieu et du milieu. En Suisse romande c’est trois, allez savoir pourquoi!

Mais votre problème n’est pas comment faire la bise, mais plutôt comment ne pas la faire.

Comme je vous comprends! L’obligation d’embrasser tout le monde et n’importe qui est vraiment fastidieuse, pour ne pas dire plus. Elle est d’ailleurs récente, et avant les années 50, nul n’aurait imaginé embrasser en public quelqu’un d’autre qu’un enfant en bas âge ou une très jeune fille (sur le front et du bout des lèvres). Le baiser témoignait encore d’une certaine intimité, d’un certain degré d’affection, qu’on ne partageait pas avec n’importe quel collègue ou co-membre d’association. Cette habitude de la bise à tout va me paraît participer de cette infantilisation généralisée des rapports sociaux, de la disparition des nuances relationnelles et de la confusion grandissante entre le public et le privé. On se tutoie, on se fait la bise, on est tous copains, c’est le jardin d’enfants à l’échelle planétaire. Remarquons, et ce n’est pas dépourvu de sens, que les hommes en restent virilement à la poignée de main!

Le pire, c’est qu’on se sent coupable de ne pas participer à la guimauve générale, et, comme vous, on n’ose pas exprimer ses réserves. Car ce n’est pas «sympa», crime suprême!

Moi, j’essaye tout de même, sournoisement, d’y couper, en tendant la main au bout d’un bras très raide qui empêche toute approche, mais souvent la personne ignore le signe et insiste. Dans ce cas, tant pis, j’embrasse et je n’en meurs pas. C’est beaucoup moins grave que de blesser quelqu’un qui, finalement, ne nous a rien fait. Car refuser une joue qui s’offre c’est comme refuser une main qui se tend. C’est un geste d’une grande violence symbolique.

De plus, dans votre cas, l’habitude est déjà installée, et, comme pour toutes les relations individuelles ou collectives, il est toujours très difficile de revenir en arrière.

Je vous suggère néanmoins un petit scénario (pas garanti d’ailleurs): vous entrez dans la salle de réunion d’un air affairé et vous allez directement vers votre place en lançant un «Bonjour tout le monde!» sonore et collectif. Et à l’entrée d’un embrasseur potentiel, vous fouillez fébrilement dans votre sac pendant quelques secondes. Cela peut décourager ceux qui sont sensibles au langage corporel. Pour les autres, c’est peine perdue de toute façon.

Finalement, le mieux est peut-être de laisser traîner cette chronique sur la table en partant…

Chaque jeudi, Sylviane Roche répond à vos questions concernant le savoir-vivre. Ecrivez-lui: sylviane.roche@letemps.ch