Société

#JeNeSuisPasUnVirus: aux origines du racisme anti-asiatique

Un «racisme décomplexé» a été dénoncé ces derniers jours par les communautés asiatiques de plusieurs pays européens, alors que l’épidémie de coronavirus et les risques de contagion faisaient les gros titres. L’historien Nicolas Bancel revient sur le faisceau d’images stéréotypées inscrites dans l’inconscient collectif et réactivées par l’actualité

Il y a d’abord eu la une du quotidien français le Courrier picard le 26 janvier dernier, sur laquelle on a pu lire «Coronavirus chinois: alerte jaune», accompagné d’un édito intitulé «Le péril jaune» (suivis d’excuses). Puis les appels à rester éloigné des enfants et commerces chinois sur les réseaux sociaux italiens. Les remarques racistes en pleine rue visant les personnes d’origine asiatique – toutes nationalités confondues – en France, relayées sur internet à coups de mot-dièse #JeNeSuisPasUnVirus, et dont la presse internationale s'est fait l'écho. 

Comment en est-on arrivé là? Dans quelle mesure l’actualité, d’une part, et son traitement médiatique, d’autre part, réactivent-ils un racisme latent et son cortège d’images stéréotypées ancrées dans l’imaginaire collectif? Nicolas Bancel, professeur spécialiste de l’histoire coloniale à l’Unil, répond à nos questions.

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Le Temps: Quel regard portez-vous sur les anecdotes racistes rapportées par les personnes d’origine asiatique, notamment en France, depuis que la couverture du coronavirus monopolise l’attention médiatique?

Nicolas Bancel: On observe, de façon générale, la libération d’une parole raciste «décomplexée» en France, mais aussi dans de nombreux pays européens ou aux Etats-Unis. Les mouvements et partis de la droite extrême ou populiste ont le vent en poupe. Cela traduit une «peur de l’autre», qui semblait plutôt se focaliser jusqu’à maintenant sur les communautés africaines ou musulmanes.

En ce qui concerne les communautés asiatiques, on peut même dire qu’un certain nombre de traits «positifs» étaient plutôt mis en avant: la discrétion, la rigueur, la détermination à réussir scolairement. Mais ces stéréotypes prétendument «positifs» ont toujours leurs pendants négatifs. Cela montre simplement qu’ils constituent un répertoire toujours réactivable…

De quels stéréotypes parlez-vous?

Il en existe tout un stock en Europe, et ils ne datent pas d’hier. Parmi les plus répandus historiquement, on trouve l’«indolence» des populations asiatiques, leurs capacités cognitives prétendues inférieures à celles des Blancs, et des «traits de caractère» qui leur collent à la peau, par exemple la dissimulation – soit l’idée que les Asiatiques ne disent pas ce qu’ils pensent et n’agissent pas comme ils le disent. Mais aussi la fourberie, la cruauté, le caractère mystérieux de leurs religions.

On peut ajouter à cela les stéréotypes qui renvoient à l’«hygiène douteuse», et leurs mœurs supposées en matière d’alimentation: ils consommeraient tous des «œufs pourris», des chiens ou des chauves-souris… On peut penser que ces stéréotypes jouent un rôle dans la représentation de cette supposée «dangerosité» – le coronavirus, comme le SRAS, proviendrait de marchés animaliers ouverts.

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D’où viennent ces préjugés?

Tous sont intrinsèquement liés à l’histoire coloniale des pays européens. La France, notamment, a colonisé le Vietnam, le Cambodge et le Laos au XIXe siècle. Durant la période de la conquête, puis de l’administration coloniale, on estime que les populations indochinoises bénéficient d’une civilisation supérieure à celles du Maghreb et des sociétés d’Afrique noire (encore plus dévalorisées), mais bien moins avancée que la civilisation européenne, selon ce regard colonial.

Dans quelle mesure livres et films ont-ils pesé sur ces stéréotypes dans l’histoire récente?

La littérature a beaucoup joué, mais il faut la replacer dans son contexte: celui de la crainte d’un renversement de l’ordre colonial, les colonies asiatiques ayant été parmi les premières à fonder des mouvements anticoloniaux. Dès le début du XXe siècle, la peur de la submersion par les hordes «jaunes» apparaît. En 1904, le capitaine Danrit publie en feuilleton L’Invasion jaune, qui dresse la prophétie apocalyptique d’une invasion de l’Europe par les multitudes asiatiques. Le livre regroupant les feuilletons aura un grand succès.

Il y aura plusieurs autres fictions de ce type, toutes aussi populaires. Le cinéma véhiculera également ces images dépréciatives, avec des personnages presque toujours assimilés à des traîtres cruels et sadiques. Tout un imaginaire s’est développé sur ces bases, figurant des Asiatiques d’autant plus dangereux qu’ils sont nombreux et discrets. 

Comment ces préjugés ont-ils évolué ensuite?

Ils ont eu tendance à s’affaisser après les décolonisations, d’une part parce que l’immigration en provenance d’Asie est longtemps demeurée marginale, ensuite parce que ces immigrants, dont les réseaux et les solidarités sont très organisés, ne connaissent pas de difficultés particulières d’insertion en Europe…

Au sentiment anti-asiatique s’ajoute un sentiment plus spécifiquement anti-chinois, dénoncé par les associations aujourd’hui. Comment l’expliquer?

Je pense que la Chine, telle qu’elle est présentée en Europe, fait peur. Elle est désormais la deuxième puissance mondiale et sera inévitablement bientôt la première. Ses entreprises internationales sont perçues comme visant l’hégémonie régionale, voire mondiale. Cela crée une angoisse diffuse gouvernée par l’idée qu’un retournement géopolitique majeur en défaveur de l’Occident (et donc des «Blancs») serait en train de se produire.

A cela s’ajoute l’importante augmentation de l’immigration asiatique en Europe, en particulier chinoise, qui fait craindre – et c’est un des plus vieux poncifs des stéréotypes sur les populations immigrées – qu’elle constitue une sorte de 5e colonne de la Chine en Europe.

Quelle responsabilité incombe selon vous aux médias et à leur traitement journalistique de l’épidémie?

Elle est importante. Ils ont bien sûr le devoir d’informer. Mais je constate que cette information est diffusée dans la dynamique d’un certain catastrophisme. Il y a une fascination pour la catastrophe – cela ne date pas d’hier – mais aussi une course à l’audimat évidente. C’est anxiogène, et c’est ce qui est recherché.

Le moins que ces médias pourraient faire est d’expliquer que ces communautés asiatiques – jusqu’à preuve du contraire – ne sont pas vecteurs du virus, et analyser cette stigmatisation pour en expliquer l’absurdité.

Dans quelle mesure ce racisme existe-t-il selon vous en Suisse?

Il est extrêmement probable que ces préjugés existent également en Suisse: ils n’ont pas de frontières. Cependant deux facteurs inhibent aujourd’hui la propagation des réactions racistes que l’on constate par exemple en France ou en Italie: d’une part, la communauté asiatique en Suisse est réduite, donc les «occasions» que se manifestent de tels préjugés sont plus rares; d’autre part, nous n’avons pas encore aujourd’hui, à ma connaissance, de cas avéré d’une personne infectée... Ce qui risquerait de changer considérablement la donne.

Que préconiseriez-vous pour contrer ce phénomène xénophobe dans les semaines à venir?

Il faut évidemment espérer que le coronavirus soit rapidement maîtrisé afin d’éviter que les réactions et tensions envers les communautés asiatiques ne s’accroissent. Si c’était le cas, il reviendrait aux autorités des différents Etats de mener une campagne d’information pour faire front face à cette dangereuse recrudescence des préjugés.

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