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A la Mittelstrasse, dans le quartier bernois de la Länggasse, passants, vélos et voitures se croisent dans un ballet continu. De part et d’autre de la route, des bambins sacs au dos, des trentenaires en trottinette ou encore des personnes âgées de retour des courses.

Des zones de rencontre comme celles-ci, avec priorité aux piétons et 20 km/h, la capitale en compte plus d’une centaine. Jenny Leuba, cheffe de projet au sein de l’association Mobilité piétonne Suisse, a choisi ce lieu pour illustrer l’équilibre auquel elle aspire: un espace public où chacun trouve sa place. «Cette harmonie qui semble aujourd’hui évidente est le fruit d’une longue négociation: il y a quinze ans, on roulait à 50 sur ce tronçon», témoigne la jeune femme de 37 ans, habitante du quartier.

Sourire franc, voix douce, Jenny Leuba est la porte-voix des personnes qui se déplacent à pied. A ses yeux, il faut dépasser la catégorisation en usagers de la route. «La marche va bien au-delà du mode de transport, estime-t-elle. Un piéton est aussi un chaland, un proche aidant, un sportif ou encore quelqu’un qui veut juste flâner.» Tout le monde se déplace à pied sans que ce soit conscient, c’est pourquoi l’association peine encore à se faire entendre. «C’est comme si on représentait les intérêts des gens qui respirent, c’est si évident que personne ne se sent responsable de soutenir cette cause!»

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Durant longtemps, les revendications pour la marche ont été mises de côté, les politiques de mobilité se concentrant sur les besoins des usagers motorisés, automobilistes, motoristes et, plus récemment, cyclistes. «Jusqu’à présent, la logique était de penser les besoins à pied après tous les autres modes de transport. Aujourd’hui, on prend conscience de l’importance d’investir pour rendre l’espace public sûr, accueillant, agréable à vivre», estime la jeune femme pour qui l’enjeu dépasse la mobilité. «Avec le dérèglement climatique, être en ville prend une tout autre dimension. Au-delà des thèmes classiques de la planification, il s’agit aussi de penser aux bancs, aux espaces verts, aux transports publics ou encore aux commerces de proximité.»

Originaire de La Chaux-de-Fonds, Jenny Leuba se passionne depuis toujours pour le dehors, la rue, la ville, le monde. Très tôt ses parents, qui ne possèdent pas de voiture, la laisse se rendre seule à l’école. Adolescente, elle passe de longues heures à découvrir avec une amie les recoins de sa ville natale, les placettes, les raccourcis, autant de petites pépites dissimulées. A l’âge de 16 ans, un échange interculturel en Finlande lui ouvre les yeux sur le vélo. Toujours la même envie d’échappée belle. A l’université, elle se dirige tout naturellement vers la géographie, pour «comprendre la relation entre les gens et l’espace».

En comparaison internationale, la Suisse jouit d’une qualité de vie urbaine exemplaire. «Pouvoir se déplacer seule en tant que femme de nuit est une chance», souligne Jenny Leuba, qui en mesure le prix à chaque séjour dans la ville d’origine de son mari, Mexico City. Des efforts conséquents restent néanmoins à accomplir. Au-delà de l’aménagement des lieux individuels, places, parcs et autres intersections, c’est le réseau qui est décisif. «En Suisse, on est souvent très bon sur certains espaces ponctuels, mais pas dans la vue d’ensemble», note Jenny Leuba, soulignant l’importance de penser les transitions d’un endroit à un autre. Elle-même se déplace à pied, à vélo ou en train, et loue une voiture de temps à autre pour ne pas perdre la main.

Globalement, la Suisse romande accuse du retard par rapport à la Suisse alémanique, notamment sur la modération. «La plupart des grandes agglomérations comme Genève ou Lausanne sont aussi confrontées à des nœuds de circulation complexes à gérer, détaille-t-elle. A Sion, on doit passer dans un souterrain sombre pour arriver en vieille ville, idem à Morges.» D’autres exemples sont heureusement plus encourageants, à l’instar de Renens (VD), dont la majorité des rues sont à 30 km/h depuis 2010.

Mortalité élevée

La mortalité des piétons, elle, reste élevée. «Il n’y a pratiquement pas de progrès sur les quinze dernières années», déplore-t-elle. La présence d’enfants, de personnes âgées ou à mobilité réduite est un bon indicateur. «S’ils se déplacent facilement, alors l’espace public est bon pour tous.» A ce niveau, certaines villes pionnières comme Pontevedra, en Espagne, au centre-ville entièrement piétonnisé, ou encore Bilbao et Ljubljana, la font rêver.

Son principal défi? Sensibiliser au-delà des acteurs institutionnels habituels. «On cherche à collaborer avec les personnes âgées, les professionnels de la santé ou encore les milieux de la culture», détaille celle qui sillonne la Suisse pour prendre le pouls des quartiers. Les attentes du terrain sont multiples: certains voudraient que leurs enfants puissent se déplacer librement, d’autres rêvent d’investir davantage leur quartier, mais butent souvent sur les tracasseries administratives.

«A ce niveau, le covid a marqué un tournant, estime Jenny Leuba. Durant le semi-confinement, tout le monde a redécouvert son propre quartier, trouvé des prétextes pour bouger.» Quelques pas au goût de liberté.


Profil

1984 Naissance à La Chaux-de-Fonds.

2008 Diplôme de l’Université de Neuchâtel.

2010 Installation à Berne.

2013 Cheffe de projet chez Mobilité piétonne Suisse.


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