Société

Jérôme Deschamps, metteur en scène, Þls de Bernard et de Claude

Il était le numéro 27 d'une famille trop austère pour lui. D'incroyables personnages dignes d'une comédie de Molière se bousculent dans les souvenirs du créateur des Deschiens

Peut-être que beaucoup de gens le voient uniquement comme le créateur des Deschiens, cette famille à col pelle à tarte qui a fait la joie des téléspectateurs de Canal +. C'est oublier un peu vite que Jérôme Deschamps est aussi et surtout un homme de théâtre, qui sort du Conservatoire et de la Comédie-Française. Il dit que son dernier spectacle, Les pensionnaires *, est celui où il a mis le plus de lui-même. Où cette colère qu'il porte en lui transparaît le plus. Mais il avoue ne pas savoir pourquoi, cette fois-ci, l'humour est plus aigre que d'habitude. Alors dans ce resto parisien où on goûte en terrasse des saveurs italiennes, Jérôme Deschamps se souvient de sa famille, cette «petite planète» qu'il a autrefois tenté de fuir, et de ses étés dans la maison familiale de Bourgogne où il a «passé son enfance à servir la messe».

Mon grand-père paternel, Paul Deschamps, a eu une drôle d'histoire. Sa mère est morte très jeune de tuberculose et son père est entré dans les ordres. Ce qui fait de moi l'arrière-petit-fils d'un chanoine. Paul Deschamps était né en 1888. Il avait été élevé avec l'idée de ne pas trop travailler, parce que les médecins le trouvaient fragile et craignaient pour sa santé. Il s'est passionné très tôt pour l'art roman et le temps des croisades. A 25 ans, il s'est marié, puis a racheté une vieille maison familiale dans l'Yonne, en Bourgogne. Quatre ans plus tard, il y a installé sa jeune femme et il est parti en Syrie, faire des recherches sur le krak des chevaliers, qu'il a en grande partie mis au jour.

» Ce grand-père-là était né dans le VIe arrondissement, à Paris, au sein d'une famille catholique et austère. Ce devait être une enfance étrange, passée à servir la messe de son père. Il était entouré de gens qui occupaient de hautes fonctions, président de la Cour de cassation, par exemple. Ils vivaient dans un autre monde et j'ai l'impression d'avoir une relation avec un passé très ancien. Les Deschamps sont une grande famille. Mes grands-parents ont eu onze enfants, quatre filles et sept garçons. Régulièrement, tous les étés, nous nous retrouvions dans la grande maison de l'Yonne, où la légende veut que Jeanne d'Arc ait couché. Dans le village, on appelait cette maison «Le Château» bien qu'elle ne soit pas du tout arrogante. Elle avait plutôt le charme des maisons délabrées. C'était surtout austère. Là-bas, on avait des numéros d'ordre d'entrée dans la famille. Moi, je m'en souviens très bien, j'étais le numéro 27. Il y avait cette expression intolérante, «les pièces rapportées», qui désignait gendres et brus. Je me demande quelquefois s'ils n'auraient pas préféré des mariages consanguins.

» J'ai très bien connu mon grand-père avec qui j'ai eu de longues conversations. C'était un petit homme très fin avec un grand nez et de grandes oreilles. Il était désolé de n'avoir pu, à cause de sa santé, faire la guerre de 14, dans laquelle il a perdu un frère. Il avait fait l'Ecole des Chartes, il a été conservateur en chef du Musée des monuments français, directeur des études à l'Ecole du Louvre, président du Centre des hautes études romanes et, vers 40 ans, il est entré à l'Institut des arts et des lettres. Autant dire que, dans cette famille, il était vu comme un modèle. Moi, cette admiration m'irritait. Mon père avait par exemple l'habitude de se dévaluer devant lui. Mon grand-père était un homme qui parlait peu, d'une autorité douce, épris de morale et de justice. Je crois qu'il se sentait investi d'une mission. On sentait une adhésion à certaines valeurs, celles du Figaro qui bien sûr était sur la table tous les matins, mais en même temps il avait de l'humour. Il est mort il y a une vingtaine d'années.

» Sa femme, ma grand-mère, s'appelait Madeleine Aubert. Elle avait 22 ans à son mariage et venait du VIIe arrondissement parisien. Elle a épousé mon grand-père comme au XVIIe siècle, puisqu'ils se sont connus «sur présentation», les deux familles s'étant donné rendez-vous dans un jardin aux Invalides. Ces gens ne s'épanchaient pas facilement. Les démonstrations d'amour étaient inexistantes, les enfants avaient tout juste droit à un baiser sur le front. Ma grand-mère était un peu victorienne. Elle avait perdu ses cheveux à cause de la typhoïde et portait une perruque de façon très évidente, comme dans Molière. Elle était toujours habillée de sombre et les seules phrases que je lui ai entendu prononcer sont «Les enfants, fermez la porte» ou «Passons à table». Je pense que, jeune, elle avait dû être d'une certaine beauté, bien malgré elle. Elle venait d'un milieu très austère. J'ai connu sa mère et je peux vous dire que c'était pas une rigolote. J'ignore si ma grand-mère avait un intérêt pour quoi que ce soit. Elle ne manifestait pas grand-chose, ce qui pouvait aller jusqu'à la dureté. Mon oncle le comédien Hubert Deschamps, qui a disparu récemment, en a souffert toute sa vie. Avec lui par contre j'ai eu une relation particulière. Il était d'ailleurs mon parrain, je m'appelle Jérôme Hubert.

» Je n'ai pas eu de bonnes relations avec mon père. J'avais le sentiment qu'il n'avait pas été aussi entreprenant qu'il aurait pu l'être. Mais après tout il était comme il était. Sa disparition a été très difficile à vivre, car à ce moment-là j'ai vu tout ce que nous avions en commun. Il s'appelait Bernard, était né en 1919, ce qui fait de lui le troisième de la fratrie Deschamps. Tous étaient extrêmement attachés à leur monde et y sont restés. Mon père a fait son droit, puis l'Ecole nationale de l'aviation civile. Ensuite, il est entré chez Thomson. Mais, au fond, ces gens-là n'avaient pas vraiment envie de travailler. Mon père faisait partie de la première génération à devoir le faire et il le ressentait probablement comme une injustice. De ce milieu-là pourtant vous pouvez vous échapper, comme mon oncle Hubert, qui a fait les Beaux-Arts pour sortir de cette famille qui le faisait souffrir. Peut-être mon père a-t-il plus souffert, car lui n'a pas eu ce courage. Il a essayé de se réconcilier avec la société, tout en portant cette douleur de ne pas oublier d'où il venait. Il y a des symptômes, comme le fait qu'il se soit régulièrement habillé en scout jusqu'à 35 ans. Moi, je l'ai vu en culottes courtes et couvert de badges, il était chef de groupe. Par besoin de générosité et d'émotion, je pense. Il avait un incroyable sens de la fraternité. La génération de mes parents a été intimidée par le monde, a vécu la guerre. Mon père a été fait prisonnier à 20 ans, il n'a pas compris grand-chose à ce qui se passait. Il a ensuite vécu écartelé entre l'ordre établi et un espoir de tendresse que la famille Deschamps ne lui a pas permis de donner. Il a reproduit, aidé de ma mère, la même rigidité.

» Ma mère, Claude Winter, est née en 1929. Elle a rencontré mon père à 19 ans, au sortir de la guerre. Sa famille maternelle, les Revoil, venait du Midi. Ils possédaient un château à Mouries. Un des ancêtres avait été peintre d'Henri IV. Ma grand-mère, Anaïs Revoil, était quelqu'un d'absolument magnifique, de resplendissant. Son père, mort l'année de ma naissance, en 1947, avait été ministre et gouverneur général de l'Algérie et ma grand-mère a été élevée au Palais d'été à Alger. Elle avait ouvert son premier bal avec le roi de Suède. C'était quelqu'un d'un peu perdu, d'une poésie inouïe et d'une beauté sublime. Une princesse, qui avait installé une distance entre elle et le monde. Elle s'occupait de ses fleurs, elle avait une telle sensualité, une telle gourmandise! Nous l'adorions. Elle a eu deux filles, ma tante Françoise et, cinq ans plus tard, ma mère.

» Mon grand-père Henri Winter, un homme assez secret, a épousé ma grand-mère à l'âge de 37 ans. Je ne sais pas où il l'avait rencontrée. Il était d'une famille de la grande bourgeoisie radicale-socialiste, originaire de l'est de la France, je crois. Mon arrière-grand-père avait été le bras droit de Clemenceau. Henri Winter, qui dirigeait la célèbre maison de couture Jacques Fath, était d'une élégance inouïe. C'était plutôt un bon vivant, comme on pouvait l'être au début du siècle, comme chez Offenbach. Ces grands-parents-là, amateurs d'art, étaient le contraire de ma famille paternelle. J'ai connu leur appartement de l'avenue de Breteuil, à 400 mètres de celui de mon grand-père paternel, et cette très belle maison dans le Morvan, entourée d'un merveilleux jardin, qu'ils avaient achetée. Henri Winter a vécu très âgé, jusqu'au début des années 70. J'habitais chez lui à ses derniers instants. Ma grand-mère a disparu bien avant. Elle allait mal, je me souviens qu'elle répétait tout le temps les mêmes choses.

» Cette famille donne beaucoup de force pour vivre. Mais ma mère ne semble pas en être issue. Est-ce que ma grand-mère n'a pas su lui transmettre son appétit de vivre? Je pense plutôt que ma mère n'a pas su le recevoir. C'est extrêmement difficile pour moi de parler de tout ça. Je crois que ma mère a tenté de se donner une identité qu'elle n'a pas. Toute sa vie elle s'est crue grande bourgeoise, sans être pour autant reconnue par la famille de mon père, qui la considérait comme une pièce rapportée.

» Mes parents ont eu six enfants et je suis l'aîné. Ce n'était pas simple d'être l'aîné face à mes parents qui n'avaient pas fait leur histoire. Qui l'avaient subie d'une manière que je ne voulais pas revivre. Je ne suis pas habité par le désir de maintenir une cohésion familiale. J'ai l'impression d'avoir des outils plus efficaces avec le théâtre pour réunir les gens. Moi, j'étais en colère, ce qui m'a donné la force d'envisager cet autre chemin. Mes parents ont été contents quand, à mon entrée à la Comédie-Française, j'ai eu ma photo dans Le Figaro. Eux, ils n'ont rien inventé, rien construit. Ils n'ont fait que vendre peu à peu leur héritage. Même la maison du Morvan a été vendue. Moi, j'ai quatre enfants, de 22 à 2 ans et demi. J'ai retapé une maison, pour eux.

» On peut s'interroger sur le rapport qui existe entre mon milieu familial et les Deschiens. En fait, j'ai montré des gens qui avaient du mal à s'adapter au monde. Et finalement, c'était un peu ça. Même si on n'est pas habillé pareil.

* Les Pensionnaires, par la compagnie Jérôme Deschamps. Du 29 sept. au 3 oct., Théâtre national populaire de Villeurbanne. Rés. au 0033 478 03 30 40.

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