Une semaine suisse

En vue du premier août, nous proposons une série d’articles sur les trésors, les contradictions, les multiples facettes culturelles et sociales du pays.

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Le Temps: Etre qualifié de «Corse de Suisse», c’est un compliment ou un affront?

Jérôme Meizoz: Ni l’un ni l’autre. C’est un cliché, qu’on projette sur le Valais, construit en grande partie par les représentations touristiques et par les médias. L’identité est souvent construite par des points de vue venus de l’extérieur. En témoignent les nombreux textes des voyageurs qui ont parcouru le Valais. Ils sont devenus un corpus de représentations qui ont marqué les arts, la littérature, la peinture et ont fabriqué une image du Valais.

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C’est au côté clanique et à un certain clientélisme politique que font parfois allusion ceux qui comparent les Corses et les Valaisans. Vous êtes d’accord?

Sur le terrain sociologique, il y a des points communs. Les systèmes claniques ont précédé les systèmes démocratiques. Il en reste des traces dans la plupart des sociétés. En 1848, la Suisse radicale l’a emporté. Le Valais est resté sous emprise catholique conservatrice, comme Lucerne ou Fribourg. On a alors assisté à un repli défensif des cantons catholiques sur leur identité religieuse et rurale. Quant au côté clanique et népotique, ceux qui insistent là-dessus ne tentent-ils pas de rejeter sur l’autre quelque chose qu’ils n’admettent pas de voir chez eux? Il y a du clientélisme en Valais, mais sans doute pas plus qu’ailleurs.

Mais en tant que Valaisan (interviewé par un autre Valaisan), êtes-vous vraiment objectif?

Il n’y a pas d’objectivité quand on parle d’identité. Je fais partie de ces Valaisans qui sont allés étudier et vivre ailleurs, à Lausanne en l’occurrence. Mon point de vue intègre aussi le point de vue des Vaudois sur les Valaisans! J’ai par ailleurs grandi dans un milieu minoritaire, dans une famille socialiste, donc sans partager le point de vue majoritaire – celui justement des clans, des propriétés foncières et des contacts étroits avec l’Eglise.

Les Corses semblent s’être reconnus dans le portrait des Valaisans fait par Rousseau*. On ne peut pas faire mentir Rousseau…

Ce que Rousseau décrit, c’est l’empreinte physique du territoire, qui a contraint les modes de vie. L’expérience du monde d’un paysan de montagne n’est pas celle d’un urbain. Rousseau était fasciné par l’île comme lieu préservé des influences extérieures. La Corse, pour lui, est restée authentique dans ses «mœurs primitives». Il voyait le Valais comme une île et a projeté d’écrire une histoire du Valais. Il considérait aussi Genève comme un îlot républicain. Rousseau craint les villes, il aime à peindre des sociétés rurales rétives au progrès. Et comme il a été lu dans toute l’Europe…

Lorsque la presse ou certains politiciens qualifient les Valaisans de «Corses de Suisse» en plein débat sur la Lex Weber et la LAT, c’est une image beaucoup moins romantique qui se dégage…

Dans ce débat, le discours d’une partie des Valaisans était: «Il est exclu que quelqu’un vienne faire la loi chez nous.» La loi étant perçue comme quelque chose qui vient de Berne et des villes. C’est typique de régions qui, par leur topographie, ont le sentiment de vivre loin des centres du pouvoir. Pour comparaison, plusieurs populations montagnardes d’Asie du Sud ont maintenu des systèmes sans Etat, alors que celles du littoral ont adopté la modernité urbaine et constitutionnelle. Le point commun avec le Valais et la Corse, c’est que ces populations ont une représentation lointaine et négative du pouvoir étatique. Cela dit, contrairement à la Corse, aucun mouvement autonomiste ne s’est développé en Valais.

Les mouvements autonomistes en Corse, s’opposant à des grands complexes touristiques, ont, eux, permis de sauver le paysage. Le Corse serait-il plus rusé que le Valaisan?

Ce que je constate, c’est que ceux qui ont défendu le paysage en Valais venaient souvent de l’extérieur. Je pense notamment à Marguerite Burnat-Provins, poétesse française qui a cocréé le Heimatschutz en 1905. Son réseau était constitué d’écrivains, de peintres, originaires des villes du Plateau suisse. C’est la grande bourgeoisie urbaine, esthète, qui a été sensible à la beauté de ce paysage et a décidé de le défendre à un moment où l’industrie et le tourisme se développaient en Valais, avec des occasions de construire, de s’enrichir, etc.

Il y a aussi cette différence de taille: le crime organisé est inexistant en Valais, alors que le «milieu corse» plastique encore des résidences secondaires…

Il y a aussi eu de la violence politique en Valais. En 1991, le secrétaire général du WWF Valais a été gravement passé à tabac chez lui. Ce geste est demeuré impuni. Maurice Chappaz, après Les Maquereaux des cimes blanches en 1976 [poème-pamphlet contre les bétonneurs complices des politiciens et avocats, ndlr], a reçu des menaces de mort. Il trouvait de petits cercueils en carton dans sa boîte aux lettres…

Le Bon et la Brute: les Corses et les Valaisans semblent donc devoir vivre avec cette double identité…

Dans toutes les représentations qu’un peuple se fait d’un autre (Colomb, Magellan, Diderot sur Tahiti ou Kipling), le point commun est l’extrême ambivalence entre le «bon sauvage» et le «mauvais sauvage». Quand on désigne un autre comme le «sauvage», isolé, dans sa bulle, ici le Corse ou le Valaisan, tantôt on valorise le côté pur, sympathique, charmant, franc, tantôt on le fait passer pour un manipulateur clanique. Pourquoi cette ambivalence constante, je ne le sais pas…

Lorsque la Corse connaît des épisodes de violence, la presse parle parfois de «dérive sicilienne». On est toujours le Corse ou le Sicilien d’un autre?

Il y a toujours un plus «mauvais sauvage» que nous. Plus mauvais que le Corse, ce serait le Sicilien? Et plus mauvais que le Sicilien, qui? La mafia est-elle une butée à cause de la violence? Nos sociétés ont diabolisé la mafia – qui fut simplement, à ses débuts, une forme d’organisation sociale – parce que c’est l’inverse du modèle démocratique et constitutionnel. Il y a trente ans, lorsque le PDC était encore ultra-majoritaire, on pouvait lire des graffitis, «Valais-Mafia: même combat». La butée était désignée.

Vous reconnaissez-vous dans ce portrait du rebelle, franc-tireur, un peu au-dessus des lois, mais au cœur tendre, le Steve Berclaz de «120 secondes»?

Non. C’est une identité valaisanne de carton-pâte, assignée notamment par certains humoristes. J’ai le sentiment que, ces dernières années, les Valaisans sont à nouveau en train de passer – certes sous une forme plutôt amusante – pour de «mauvais sauvages». On ne voit plus guère de gags où la franchise, la bonhomie et la candeur seraient montrées comme des qualités. C’est la figure du «brutaillon» qui s’est imposée.

Il ressemble à quoi, alors, «votre» Valaisan moyen?

Il vit dans les villes et les grandes agglomérations, sans rapport très direct avec le territoire physique parce qu’il travaille dans le tertiaire. Le Valais n’est en fait pas du tout isolé. C’est un lieu de passage depuis des millénaires. A Martigny, à la fin de l’époque romaine, la religion de Mithra, ce dieu indo-iranien, aurait pu détrôner le christianisme naissant. C’est comme si le Valais n’assumait pas qu’il était interconnecté. C’est lié à une situation historique: le Valais est entré tard dans la Confédération, il a été ballotté auparavant entre divers pouvoirs, la Savoie, l’Evêché de Sion, la France. Il y a aussi une difficulté à reconnaître ce qu’on est devenus, qu’on le veuille ou non: de gros consuméristes. De ce point de vue là, on est sans doute plus proches des Texans que des Corses (rires)


*«Rousseau a décrit d’une manière charmante l’hospitalité des habitants du Valais; et on croirait, tant les traits nous sont applicables, que c’est des Corses qu’il a voulu parler». Etat actuel de la Corse, caractère et mœurs de ses habitants, Jean-François Sebastiani, Ed. Kleffer et Moreau, 1821.