Ce n'est pas le professeur, celui qui est photographié ci-dessus, qui vient à notre rencontre. Mais M. le directeur, en médaillon ci-contre, costume, chemise blanche, cravate. Petite valise à roulettes. A atterri il y a peu à Cointrin, déjà une séance derrière lui, et une prochaine à Lausanne. Jean-Pierre Danthine a, ce matin-là, les traits de l'homme d'affaires. Un «manager», comme il dit. En fait, il en est devenu un, au fil des dix dernières années.

Il en parle comme de son «bébé». De ses bébés: FAME, créé en 1996 à Genève, devenu le SFI en 2006. Deux sigles qui veulent dire la même chose: des centres de recherche et de formation en finance, d'abord entre Genève et Lausanne. Aujourd'hui à l'échelle suisse. Avec un seul objectif: faire entrer le pays dans l'élite mondiale du savoir financier, où il n'était paradoxalement pas, malgré ses banques. Voilà ce que Jean-Pierre Danthine a fait de ses dix ans.

«Nous avons hissé l'université, dans le domaine de la banque et de la finance, à un nouveau seuil de développement. Grâce à la collaboration interuniversitaire et grâce à l'appui de l'industrie. Avec le Swiss Finance Institute, j'espère avoir agi en précurseur pour le reste de l'université suisse», explique-t-il en lâchant l'un des rares «je» de la conversation. Seul, sans l'appui du banquier privé Patrick Odier en particulier, il ne serait pas allé si loin, assure-t-il.

Tout a commencé presque par hasard. En 1979, ce Belge formé aux Etats-Unis arrive à l'école des HEC de Lausanne. Elle vient de le recruter comme professeur assistant de macroéconomie, avant d'en faire, un an plus tard, un professeur ordinaire. Il a 29 ans et débarque en Suisse «pour la première fois». A New York, il avait participé à la création du premier centre d'étude sur les produits dérivés. En Suisse, «cela n'intéressait personne à l'époque», sourit-il.

Plusieurs années passent, et on fait appel à ses connaissances pour monter un pôle d'enseignement et de recherche en finance. HEC Lausanne lui permet alors d'exprimer son talent d'entrepreneur... jusqu'à ce qu'on lui fasse comprendre que pour passer à la vitesse supérieure, l'appui des banquiers genevois serait précieux.

En 1994, à la tête d'une petite délégation vaudoise, il se lance et rencontre un Thierry Lombard «un peu surpris» par leur projet clé en main. Le banquier les aiguille vers un autre associé, spécialiste de cette question, Patrick Odier, avec qui le courant passe si bien que s'est développée une «amitié».

Banquiers et universitaires à la même table

Deux ans plus tard, «assez rapidement», juge-t-il, FAME naît. Grâce aussi à l'impulsion de Martine Brunschwig Graf, alors à la tête du Département genevois de l'instruction publique. «Elle a rassemblé banquiers et universitaires autour d'une table, parvenant, de main de maître, à les faire s'investir dans le projet.»

Vient une autre étape avant le grand saut vers le SFI. Fin 2001, le Fonds national de la recherche scientifique met sur pied les centres de compétences nationaux. Un seul revient aux sciences humaines, Finrisk. Spécialisé dans la finance, dirigée par Rajna Gibson, ex-HEC Lausanne, il émerge en bonne partie grâce au succès de FAME. Les deux centres vont devenir «admirablement complémentaires» pour faire vivre «trois piliers»: recherche académique, formation continue et transfert de savoir. Bien loin du secret bancaire, sur lequel il ne voit pas les banques suisses construire leur avenir.

Moins de deux ans plus tard, Pierre Mirabaud prend la tête de l'Association des banquiers suisses. Avec un objectif: que la Suisse décroche un Prix Nobel en économie financière! De cette ambition est né, en 2006, le Swiss Finance Institute, que Jean-Pierre Danthine dirige depuis lors. L'affaire ne fut pas si facilement menée. Fin 2004, le SFI a même failli être enterré. «Sans la mobilisation de Patrick Odier et de Marcel Rohner (ndlr: déjà chez UBS, mais pas encore grand patron), cela n'aurait pu aboutir», souligne-t-il.

Le passeport suisse

Au même moment, il acquiert la nationalité suisse. Une démarche «personnelle», se borne-t-il à dire, et qui compte peu dans cette décennie professionnelle remplie. Il ne dit rien non plus de sa famille, même s'il la montre, un peu, sur son site Web. Ce parcours de prof/entrepreneur? «Il a marqué ma vie de tous les jours plus que n'importe quel autre événement proche», glisse-t-il, les yeux malicieux.

Doté de près de 100 millions de francs, le SFI fonctionne dans une culture du résultat à l'anglo-saxonne. Les moyens sont là, les rémunérations aussi. Pour les garder, les professeurs doivent «délivrer», dit-il dans son franglais tinté d'une pointe d'accent belge qui s'entend bien lorsqu'il parle des «appouis» qu'il a reçus.

Du soutien, il va encore en avoir besoin. Car la finance vit des heures difficiles. La crise des «subprime» n'en finit pas. Sans oublier que la décennie passée a connu d'autres crises majeures. En 2000 a éclaté la bulle internet. Deux ans plus tôt, le grand public avait découvert les «hedge funds», avec la faillite de LTCM. Pourtant piloté par des Prix Nobel, ce fonds alternatif, ou spéculatif c'est selon, aurait mis à terre le système financier sans le secours de la banque centrale américaine.

Un phare dans la tempête

Apôtre de la finance, Jean-Pierre Danthine se dresse comme un phare dans la tempête pour guider ces «expéditions dans les terrains inconnus de la finance moderne». LTCM? Des techniques de gestion des risques innovantes, mais encore insuffisamment maîtrisées. La bulle du Web? Elle s'est tout de même traduite par une hausse de la productivité, et de la croissance. Les «subprime»? La faute à une sophistication détachée de l'économie réelle. Il est toutefois encore trop tôt pour en faire le bilan, juge-t-il. Tout en reconnaissant que les crises s'aggravent.

Certains s'inquiètent alors de sa volonté d'imiter le modèle américain. «Je suis très sensible à cette critique, se défend-il, portant soudain sa casquette de professeur par-dessus celle de directeur. Il ne faut pas tout copier. Mais pour être un «agenda setter», il faut être reconnu comme très bon. A nous d'y arriver, d'instiller d'autres valeurs, d'autres directions de recherche.»

Avant de rappeler que LE fait économique de la décennie tient dans le développement de la Chine et de l'Inde. Même si des problèmes «majeurs» en résultent, cela reste un phénomène «positif». Sourire encore, toujours, pour cet éternel optimiste.

La discussion s'achève. Il s'empresse de consulter son téléphone qui a bipé. Le revoilà homme d'affaires.