Jessica Bruder est journaliste et travaille pour de grands quotidiens américains. Elle enseigne également le journalisme à la Columbia University. Passionnée par la subculture, elle s’est immergée durant trois ans dans la communauté des seniors broyés par la crise, contraints de vivre à bord de vans devenus leur logis, entre parkings et aires de camping, à la recherche perpétuelle de petits boulots. Elle en tire un livre magnifique et sensible, Nomadland, qui dresse le portrait de cette communauté, courageuse et digne, de nouveaux migrants dans leur propre pays. Une communauté que l’Amérique semble obstinément refuser de voir.

Le Temps: Les seniors nomades que vous avez rencontrés sont tous issus de la classe moyenne. Ils ont eu des emplois stables, de belles maisons, et se retrouvent dans la misère. Que s’est-il passé?

Jessica Bruder: J’avais toujours pensé que ces gens que je croisais dans leurs camping-cars étaient des retraités en train de visiter les grands parcs nationaux. Et je pense qu’ils constituent encore la majorité. Mais, parmi cette population, il existe également de plus en plus de retraités pauvres qui ne peuvent plus accéder au logement traditionnel parce qu’ils sont criblés de dettes médicales, économiques… La misère peut frapper n’importe qui. J’ai rencontré un homme qui a été vice-président du développement chez McDonald’s avant que ses économies ne s’évaporent durant la crise de 2008. J’ai aussi croisé un homme qui a eu une exploitation agricole avant d’être ruiné par la sécheresse ainsi qu’une ancienne journaliste radio. On trouve tous les niveaux d’éducation. Ces personnes ont exercé toutes les professions, des plus prestigieuses aux plus modestes, avant de se retrouver dans une errance à cause de la crise des retraites et la flambée du marché immobilier. Face à la misère, de plus en plus de gens découvrent que les derniers lieux gratuits de l’Amérique sont les parkings.

Sur la route, vous avez surtout rencontré des femmes. Elles ont plus de 60 ou 70 ans, touchent à peine 500 dollars de retraite et vivent dans de minuscules vans, en majorité seules.

En raison de l’inégalité salariale, les femmes sont les plus touchées par la précarité. Elles vivent plus longtemps que les hommes, mais reçoivent de bien plus petites retraites. Ces femmes seules sur les routes sont toutes incroyables, dotées d’une résilience magnifique. Elles représentent une véritable force pour cette communauté. J’aime beaucoup le livre de Rebecca Solnit, A Paradise Built in Hell [«Un paradis en enfer», ndlr], qui évoque les micro-utopies pouvant émerger après une tragédie. Et la façon qu’ont ces femmes de prendre la route, même sous la contrainte, peut devenir une forme de liberté. Parce qu’au fond, la liberté, cela veut dire ne plus rien avoir à perdre. Lorsque je travaillais sur Nomadland, Gloria Steinem était également en train de publier Ma vie sur la route. Je l’avais entendue expliquer qu’il n’existait aucun livre parlant des femmes sur les routes, et que tous les canons des livres d’errance, de Steinbeck à Kerouac, ne racontaient que des histoires d’hommes en quête de liberté à travers la perte. Or, dans la réalité, on trouve beaucoup de femmes sur les routes.

Combien sont-elles parmi tous ces seniors nomades?

A ma connaissance, personne n’a encore étudié la population des nomades âgés. Durant mon immersion, j’ai pu en comptabiliser quelques dizaines de milliers, mais je pense que la réalité approche plutôt plusieurs centaines de milliers, avec un nombre qui augmente continuellement. En tout cas, le programme Camperforce d’Amazon est en pleine croissance…

Ce fameux programme Camperforce d’Amazon propose aux nomades âgés de venir travailler dans les entrepôts de la multinationale, durant les périodes de fêtes, pour quelques dollars de l’heure. Et ce que vous en dites est ahurissant.

Ce programme a commencé par la crise de 2008 et je m’y suis moi-même inscrite pour l’expérimenter. Il est harassant. On devient un zombie. D’autant qu’il faut travailler la nuit. Dans mon groupe, j’étais la plus jeune, tous avaient les cheveux gris. Certains parcourent plusieurs dizaines de kilomètres chaque jour dans l’entrepôt, malgré leur prothèse de la hanche. Amazon leur offre les analgésiques…

Ces retraités précarisés sont donc condamnés à travailler jusqu’à la mort?

Ils ne s’arrêtent jamais et j’en connais qui sont morts sur la route, en plein travail. Mais si l’on peut voir cette situation comme une réactualisation des Raisins de la colère, de Steinbeck, beaucoup de seniors répondent qu’il faut bien mourir quelque part. Ils refusent d’aller dans une maison de retraite, et de toute façon, il faut beaucoup d’argent qu’ils n’ont pas pour aller dans un home aux Etats-Unis. Alors ils préfèrent avoir l’impression de choisir leur vie. Et parfois, quand le corps ne suit plus, ils vont chez leurs enfants.

Mais, comme vous le racontez, beaucoup ne veulent pas s’imposer à leurs enfants. Ils préfèrent se débrouiller dans leur coin et les appeler en disant que tout va bien…

L’Amérique est une société très individualiste. Ces parents ne veulent pas être une charge pour leurs enfants. D’autant que ces enfants traversent souvent eux-mêmes des difficultés; nous sommes arrivés aujourd’hui à ce point d’intersection étrange où les jeunes, n’ayant plus de sécurité, ne peuvent plus avoir d’enfants supplémentaires. Leurs parents voudraient les aider, mais n’y arrivent pas. Au moins ces derniers décident-ils de se débrouiller seuls, pour se sentir dignes. Les gens qui ne vivent pas dans un van ont du mal à comprendre ce choix. Un jour, une femme m’a raconté qu’on lui avait proposé d’aller prendre une douche dans un hôtel, mais qu’elle préférait largement se débrouiller seule en se douchant dans les relais routiers.

Pour les suivre, vous avez vous-même vécu dans un van durant trois ans. Qu’est-ce qui est le plus dur, trouver une douche justement?

Se laver n’est pas si compliqué. Il existe beaucoup de relais routiers avec des douches gratuites, qui sont référencés sur les sites spécialisés de cette communauté-là, et l’on trouve aussi des douches dans certaines laveries, mais leur prix à la minute augmente sans arrêt. Tous mes amis se sont inquiétés pour ma sécurité quand j’étais seule sur la route, mais je n’ai vécu que des expériences extraordinaires, car cette communauté, qui se regroupe souvent dans les mêmes lieux, possède un sens de la générosité exceptionnel. Ils n’ont rien mais ils voulaient toujours me nourrir et partager le peu qu’ils ont.

Que gardez-vous de cette expérience?

J’ai tellement aimé vivre dehors que j’ai gardé mon mini-van. Quand on passe tout ce temps à vivre dans un véhicule, il finit par devenir comme votre exosquelette. D’ailleurs, une des femmes que j’ai rencontrées a donné le prénom de sa mère à son van! Il existe des nomades plus minimalistes qui traversent le pays à vélo électrique, avec une tente. Et je sais que d’autres encore vivent sur des bateaux. Car tout le monde est peu à peu mis à la porte, partout, et chacun essaie de trouver sa solution. Tous ces gens sont incroyablement résilients et créatifs. C’est une merveilleuse communauté qui a pris soin de moi et certains sont désormais comme une famille.


«Nomadland», Jessica Bruder, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny, Ed. Globe, 2019, 320 p.