En ce jour de Saint-Valentin, un sentiment mièvre flotte dans l’air de Lausanne. Les bus promettent la destination du bonheur aux amoureux. Téléphone en main, un passant marque l’arrêt pour immortaliser le cœur de pixels qui s’affiche sur le haut du pare-brise. La rencontre fortuite dans les transports en commun semble relever d’une époque révolue.

Désormais, le jeu de la séduction se déroule dans le creux de la main. Le succès de l’application Tinder témoigne de ce bouleversement. Les visages défilent à l’infini sur nos écrans. Il ne reste plus qu’à sélectionner des profils en espérant que l’attirance soit réciproque. «Pas de stress. Pas de rejet», promet l’entreprise. Cette sélection, aussi ludique soit-elle, n’est pas bénigne.

Jessica Pidoux en sait quelque chose. Lunettes à monture dorée sur le nez, la doctorante en humanités digitales à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) parcourt du regard un tableau blanc sur lequel sont dessinés au marqueur des amas de points. Ce drôle de schéma présente les grandes caractéristiques des sites de rencontres. L’utilisateur doit-il partager ses habitudes alimentaires, son niveau d’études ou plutôt ses fantasmes sexuels pour trouver l’âme sœur?

Rien n’est laissé au hasard. Les parades amoureuses se déploient en fonction de modèles prédéfinis par des algorithmes. «C’est comme de la magie, on n’a pas conscience que nos données personnelles sont utilisées parce qu’on veut faire des rencontres sans se prendre la tête», souligne la chercheuse. La rédaction de sa thèse lui permet d’explorer la mécanique obscure de l’amour en ligne. Un travail académique qu’elle mène avec brio, au point de dénicher un brevet méconnu.

Trouvaille dérangeante

Baptisé US 2018/0150205A1, ce document de 27 pages présente les rouages de l’application Tinder. Après un examen approfondi, la chercheuse arrive à une conclusion dérangeante: le service reproduit un modèle patriarcal et hétéronormé. Les hommes aisés sont plus susceptibles de tomber sur des profils de femmes moins éduquées. Sa trouvaille a alimenté l’enquête de Judith Duportail, autrice du livre remarqué L’amour sous algorithme. «C’est la première chercheuse au monde qui a mis la main sur le brevet, salue la journaliste. Elle réalise un travail remarquable et trop peu connu du grand public.»

Si le schéma du couple traditionnel façonne les interactions, cela ne signifie pas que les concepteurs le vénèrent. Leur outil se plie au désir de la majorité des prétendants et prétendantes, pour le meilleur et pour le pire. «Leur but est de maintenir les utilisateurs dans l’application mobile. On tombe amoureux de la marque plutôt que d’une personne», sourit Jessica Pidoux.

Nouveau monde

Le charme de Tinder a-t-il opéré sur elle? En 2013, des amies l’incitent à installer l’application à la flamme rouge. L’universitaire découvre un «nouveau monde» imaginé par des développeurs informatiques dans lequel chacun est invité à se mettre en scène. «On s’expose à être jugé, critiqué ou flatté», note-t-elle, avec son regard de sociologue. Chaque utilisateur vit avec l’espoir de tomber – un jour – sur le partenaire idéal. Il suffit d’une particularité physique ou d’un trait de caractère dérangeant pour rejeter un profil. A peine consommées, les relations deviennent périmées. Un tel environnement signe-t-il la fin de l’amour?

Dans son dernier livre, la sociologue Eva Illouz enquête sur ce «désarroi contemporain». Jessica Pidoux se montre prudente face à une telle approche: «Bien que certaines personnes utilisent ces services pour gonfler leur ego, d’autres croient encore à l’amour et apprennent à détourner les schémas prédéfinis de ces sites.» Ils parviennent ainsi à déjouer les biais pour vivre leur sexualité comme bon leur semble.

Faire de l’intime son objet de recherche peut susciter quelques plaisanteries. «Pourquoi fais-tu ce travail alors que tu as de la peine à choisir tes partenaires?» lui lancent affectueusement ses proches restés au Venezuela. Originaire de Maracaibo, Jessica Pidoux a quitté son pays natal en 2011. Un pays «détruit» par la crise économique et politique.

Si sa famille lui manque, elle ne regrette pas son choix. «Je n’appréciais pas le climat. Il fait 35 degrés, c’est horrible, tu es en nage toute la journée!» s’amuse-t-elle, comme pour dédramatiser la situation. A l’EPFL, elle a réussi à se faire une place. Un lieu où les intelligences se côtoient et s’entrechoquent. «Ici, tu fais des rencontres fascinantes. A la fin de la journée, tu es épuisée à force de dire waouh.»

Trois jours dans le Jura

Pourtant, elle ne manque pas d’énergie. Elle a cofondé une association pour réunir les chercheurs en humanités digitales, participe à un groupe de lecture en intelligence artificielle à l’EPFL et, au moment de l’entretien, organisait une retraite de trois jours dans une ferme jurassienne pour discuter du développement des algorithmes avec une dizaine de consœurs.

Le spécialiste Paul-Olivier Dehaye a eu l’occasion de la croiser dans son combat pour la protection des données: «Elle est dans une démarche de sensibilisation et amène une certaine rigueur, une assise méthodologique.» Ce qui ne l’empêche pas de se heurter à quelques obstacles pour réaliser sa thèse. Les entreprises ont toutes refusé de l’accueillir dans leurs locaux. Elles gardent précieusement leur recette de la rencontre en ligne, constate la chercheuse. «Si l’on rend trop explicites les pratiques de l’amour, ça peut le tuer.» Et, avec lui, un marché fertile.


Profil

1988 Naissance à Maracaibo, au Venezuela.

2011 Arrivée en Suisse.

2013 Création de son premier compte sur Tinder.

2015 Rend son mémoire de master sur la célèbre application.

2017 Commence sa thèse sur les métriques de la rencontre en ligne.


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