Jésus, un héros du calibre de Héraclès, d'Asclépios ou de Dionysos, les fils de Zeus? Oui. Et c'est parce qu'il a été perçu comme tel dans le monde antique que le christianisme a pu s'étendre et s'imposer face à l'appareil religieux très élaboré du monde romain. Le succès du christianisme, pour lequel des milliers de personnes ont accepté de perdre la vie dans l'Antiquité tardive, n'est ainsi pas dû à son unité doctrinale, inexistante durant les quatre premiers siècles, mais à la personne et à la vie de Jésus. C'est ce qu'affirme Gregory J. Riley, professeur de Nouveau Testament à la Clarmont School of Theology, dans un livre qui vient d'être publié en français et qui donne un éclairage nouveau et original sur les origines plurielles de la foi chrétienne.

Selon Gregory J. Riley, «nous sommes devenus incapables de reconnaître l'élément essentiel de l'histoire de Jésus, l'élément qui frappa les premiers auditeurs et les conquit». A ses débuts, le christianisme était très divers. En réalité, il n'y avait pas un, mais des christianismes. Les premiers chrétiens avaient des conceptions très divergentes sur l'identité de Jésus et, selon l'auteur, «ses disciples ont fondé des Eglises diamétralement opposées les unes aux autres». Ce qui l'autorise à affirmer qu'«apparemment, les gens n'ont pas suivi Jésus pour ce qu'il disait». En effet, ce n'est que vers le IVe siècle, lorsque la nouvelle religion est largement implantée dans l'Empire romain, qu'on assiste à un effort d'unification sur le plan doctrinal. Si le christianisme a fini par faire plus d'adeptes que les cultes concurrents dans l'Empire romain, c'est parce que «l'histoire de Jésus, même avec son fond juif et oriental, répondait aux idéaux culturels les plus importants de l'Antiquité, ceux du héros, comme Achille et tous ceux qui sont venus après».

Un héros pas comme les autres

Les premiers destinataires du message chrétien, nourris par l'imaginaire gréco-romain qui avait pénétré en Palestine lors des invasions d'Alexandre le Grand et de Pompée, ont été séduits par Jésus, car sa vie était marquée par les événements qui touchaient les héros antiques: naissance virginale, signes célestes, guérisons, miracles, combats contre des autorités injustes, divinités ennemies, souffrances non méritées, résurrection et ascension. C'est ainsi que les récits évangéliques de la vie de Jésus ont été modelés sur les légendes qui mettent en scène les héros gréco-romains. Gregory J. Riley démontre de façon crédible que l'histoire des fils de Zeus, comme Héraclès, Asclépios et Dionysos est très similaire à celle de Jésus. Cependant, si Jésus n'avait été qu'un héros comme les autres, jamais il n'aurait supplanté les autres dieux de son temps. Comment expliquer alors que le christianisme ait littéralement écrasé ces derniers? Parce qu'il a apporté un message d'espoir inouï sur l'après-mort: par sa résurrection, Jésus offre la vie éternelle à tous les hommes, ce que les héros de la mythologie gréco-romaine n'avaient pas été en mesure de faire. En effet, si eux-mêmes étaient susceptibles d'accéder à l'immortalité, tel n'était pas le cas des humains.

Les persécutions à l'encontre des chrétiens et les nombreux martyrs qu'elles ont suscités sont aussi des éléments qui ont permis au christianisme de vaincre les dieux antiques. En effet, les Romains ne pouvaient tolérer une religion qui appelait à la conversion et refusait de sacrifier au culte des dieux et de l'empereur. Les persécutions ont engendré des comportements héroïques chez les chrétiens, assurés qu'ils étaient de gagner la vie éternelle, provoquant ainsi l'admiration et l'adhésion de leurs contemporains.

Gregory J. Riley, «Un Jésus plusieurs Christs». Essai sur les origines plurielles de la foi chrétienne, Labor et Fides, 224 p.