Doit-on taire son âge ou, au contraire, l’assumer? L’importance accordée à l’âge est relativement récente. Quelques générations à peine nous séparent en effet d’un temps où cette donnée était peu, voire pas, utilisée. Or de nos jours, les deux questions insistantes qui nous sont posées lorsque nous faisons la connaissance de quelqu’un portent invariablement sur notre âge et sur notre activité professionnelle. La politesse, qui interdisait autrefois aux hommes de demander leur âge à une femme, a été reléguée aux oubliettes, et les critiques fusent de toute part à l’encontre de celle qui ne souhaite pas le divulguer. Certains y voient un refus de vieillir, d’autres un excès de coquetterie, d’autres encore le signe d’une fragilité narcissique. Mais étrangement, peu y voient la marque d’un esprit libre qui ne veut pas se laisser enfermer dans une catégorie d’âge qui le chosifierait comme une marchandise ou un consommateur de marchandise.

Dans un article intitulé A quel âge est-on vieux?, le sociologue Bernard Ennuyer rappelle que l’âge est une construction sociale destinée à classer et catégoriser les individus. Cette catégorisation commence dès la prime enfance. Un enfant est jugé «en avance ou en retard par rapport à son âge». S’il suce son pouce, s’il ne sait pas encore parler ou marcher passé un certain âge, une visite chez le pédopsychiatre s’impose. C’est oublier qu’Einstein a été diagnostiqué à tort débile, car il ne savait pas parler avant 4 ans. Outre son comportement, l’âge dicte également à l’enfant les émotions qu’il est en droit de ressentir. Qui ne s’est pas entendu dire, petit: «A ton âge, on ne pleure plus, il n’y a que les bébés qui pleurent».

Irrémédiable déclin

Arrivé à l’âge adulte, les choses ne s’arrangent pas. Au contraire. La liste de ce qui n’est «plus de notre âge» s’allonge au fil des anniversaires. Pierre Bourdieu observe à cet égard que «les classifications par âge reviennent toujours à imposer des limites et à produire un ordre auquel chacun doit se tenir, dans lequel chacun doit se tenir à sa place». Ainsi, pour les femmes, passé un certain cap, les vêtements trop courts, les cheveux longs ou le deux-pièces à la plage sont de mauvais goût. Les trentenaires sans enfants s’entendent dire «Attention, l’horloge biologique tourne.» Quant aux personnes âgées, elles aussi n’échappent pas au cortège d’idées reçues. «Très tôt, dans nos sociétés, s’impose l’image d’une échelle des âges incurvée, avec un apogée se situant vers 40 ou 50 ans, précédant l’irrémédiable et définitif déclin vers une vieillesse dévaluée, note le sociologue Jean Foucart. Ce schéma comprend bien des variantes et des exceptions, mais il affecte profondément et durablement la psychologie des personnes âgées, qui intériorisent la dégradation de leur statut social.» Certaines renoncent dès la soixantaine au ski et au vélo, au motif que «les fractures du col du fémur surviennent la plupart du temps après 60 ans.» D’autres abandonnent un projet car elles n’ont plus «l’âge de prendre des risques et de se lancer des défis».

Les sages ont raison lorsqu’ils disent qu’il existe plusieurs prisons dans la vie: celles, physiques, qui nous enferment derrière des barreaux et celles, mentales, qui nous enferment derrière nos croyances limitantes. Car l’âge au-delà duquel il n’est plus possible d’entreprendre n’est inscrit nulle part si ce n’est dans nos têtes. Certains auront lu sur le Net ce petit texte: «Le fondateur de Facebook a commencé son projet à l’âge de 19 ans, les fondateurs de Whatsapp et de Wikipedia à 35 ans, le fondateur d’Intel à 41 ans, le fondateur de Coca-Cola à 55 ans, le fondateur de KFC à 65 ans. Moralité: dans la vie, il n’y a pas d’âge pour réussir et il n’y a pas d’échecs, que des abandons.»

Négation de la singularité

A ces exemples s’ajoute celui de Francis Crick, un des découvreurs de l’ADN, décédé à 88 ans, soit dans la phase la plus fructueuse de sa carrière scientifique, mais aussi celui de Klaus Obermeyer, 95 ans, qui refuse de s’identifier à l’idée que se fait la société des nonagénaires. Cet Allemand installé aux Etats-Unis nage tous les jours 1,6 km et pratique quotidiennement la musculation, le ski et l’aïkido. «Etre vieux n’est pas une excuse pour être paresseux», dit-il. On est loin de l’image du «vieillard» toussoteux et radoteur, qui a perdu ses muscles, son ouïe, sa vue, sa mémoire, le goût des aliments et celui de la vie. Comme l’observe avec justesse Bernard Ennuyer, «l’assignation à comportement d’âge est une négation complète de la singularité et de l’essence même de l’être humain.» Vincent Caradec, auteur du livre Sociologie de la vieillesse et du vieillissement, remarque de son côté que le «danger de toutes les étiquettes est d’homogénéiser et de décontextualiser de façon outrée un groupe aux facettes hétérogènes.»

A cet égard, il est intéressant de noter que l’âge à partir duquel on est vieux n’a cessé d’évoluer au fil des siècles. Au XVIIe et XVIIIe siècles, dans la pensée occidentale, un individu était considéré comme un «vieillard» dès la quarantaine. Au XIXe, cette limite a été repoussée à 50 ans. Aujourd’hui, selon plusieurs études, les individus considèrent que la vieillesse commence à 69 ans, si on fait la moyenne arithmétique des réponses. Celles-ci varient en effet suivant l’âge des répondants. Pour les moins de 25 ans, l’âge à partir duquel on est vieux est estimé à 61 ans; en revanche, pour les plus de 65 ans, cet âge est de 77 ans et 8% d’entre eux estiment cet âge à plus de 80 ans. «L’âge de la vieillesse évolue au rythme des progrès de la médecine, explique Francesco de Boccard, médecin spécialiste de la médecine préventive et anti-âge. Un bébé né en 2016 a de grandes chances d’atteindre l’année 2116. A la cinquantaine, il aura donc vécu la moitié de sa vie et sera considéré comme jeune par ses contemporains». La phrase de Philippe Bouvard trouve ici toute sa pertinence: «On n’a pas l’âge que donne l’état civil mais celui qu’accordent les contemporains».

Pas égaux devant la vieillesse

Les scientifiques font par ailleurs la distinction entre deux types de vieillissement. Le premier, chronologique, est lié à l’âge de la personne, et le second, biologique, est lié au vieillissement de ses cellules. «Le vieillissement se manifeste de manière différente d’un individu à l’autre, souligne Francesco de Boccard. Certaines personnes ont des cheveux grisonnants et des rides à 25 ans, d’autres à 45 ans. Nous ne sommes pas tous égaux devant la vieillesse.» Pour évaluer l’âge d’un patient, la chronologie a donc peu de sens. «L’âge biologique, propre à chaque personne, se calcule à partir d’une multiplicité de critères. L’environnement et les habitudes alimentaires jouent évidemment un rôle. Un fumeur de 30 ans peut ainsi présenter des poumons ou une peau ayant un vieillissement d’un quinquagénaire. Mais l’individu sain, qui se protège efficacement du stress oxydatif et de ses dommages ne peut pas toujours lutter contre ses gènes. Par exemple, la longueur des télomères, ces petites structures d’ADN situées à l’extrémité des chromosomes qui se raccourcissent lorsque les cellules se divisent et vieillissent, varie d’une personne à l’autre. Un individu qui naît avec des télomères courts pourrait apparaître biologiquement plus vieux plus vite.»

En définitive, la réponse la plus pertinente à la question «quel âge avez-vous» devrait être: «A quel âge faites-vous référence? Biologique, social, chronologique? Et si c’est ce dernier, selon quel calendrier? Grégorien, Julien, persan, indien, chinois, hébraïque, musulman, copte, éthiopien, arménien?» L’âge d’Isadora Duncan variait selon les circonstances. La danseuse américaine refusait que l’on évalue ses accomplissements à l’aune du nombre de fois que la terre avait effectué un tour complet autour du soleil depuis sa naissance et passa donc sa vie à égarer son passeport. Arielle Dombasle, éternelle jeune fille, n’a jamais voulu parler de son âge. Dominic, la soixantaine, a quant à lui décidé qu’il ne faisait partie d’aucune réalité et s’est inventé un univers dont l’illusion traduit avec plus de vérité ce qu’il est que les «réalités» de son entourage. A la question «quel âge as-tu?», il répond «environ 2500 ans». «Je suis une vieille âme», ajoute-t-il en guise d’explication. Et pourquoi le contredirait-on?


 

Ces indices qui permettent de deviner votre âge

Plusieurs indices permettent de deviner l’âge d’une personne. Outre le signe astrologique chinois, les goûts musicaux et les références culturelles (si vous étiez par exemple fan du Club Dorothée enfant, il y a de fortes chances que vous soyez né dans les années 1980), le prénom est un redoutable marqueur d’âge. Ainsi, dans les années 1970, Nathalie et Stéphane figuraient en tête du palmarès des prénoms les plus attribués. Dans les années 2000, ils ont été remplacés par Lucas et Léa. Quant aux réseaux sociaux, eux aussi en disent long sur notre âge: 71% des utilisateurs de Snapchat ont moins de 25 ans. Ceux de Pinterest ont entre 25 et 34 ans. Sur LinkedIn, 79% des membres ont plus de 34 ans et l’âge moyen est de 44 ans. Enfin, Facebook a perdu en attractivité auprès des jeunes car la plateforme accueille aujourd’hui trop d’adultes, selon la psychologue des médias Isabel Willemse. Les 12-19 ans préfèrent en effet des services tels qu’Instagram ou Snapchat.