«Tout va bien.» «Ils sont remarquables, ces jeunes.» Sans une ombre d’ironie, on peut se féliciter. Le premier colloque Education sexuelle en Suisse romande, mis sur pied jeudi dernier à Lausanne par l’organisation faîtière des professionnels de la branche, Santé sexuelle, dressait un état des lieux particulièrement réjouissant.

«La situation suisse est très privilégiée en matière de comportement des jeunes. Les statistiques sont les plus favorables depuis longtemps», relevait le professeur Pierre-André Michaud, médecin responsable de l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents à Lausanne (UMSA) et défricheur de ces terres depuis quatre décennies. Un indicateur? La fréquence des grossesses parmi les filles entre 15 et 19 ans selon la Banque mondiale: 22‰ aux Etats-Unis, 7‰ en France, 6‰ en Suède, 2‰ en Suisse… L’âge de la puberté baisse, celui de la maturité cérébrale ne bouge pas: que faire? «Offrir un cadre dans lequel les jeunes peuvent expérimenter en créant des environnements sains.»

Directrice du Programme santé sexuelle au bureau régional de l’Organisation mondiale de la santé pour l’Europe, Gunta Lazdane rappelait, elle, que la nécessité de l’éducation sexuelle avait été inscrite dans la stratégie régionale par l’ensemble des Etats membres (dont la Suisse). Elle présentait le document Standards pour l’éducation sexuelle en Europe* , plaidoyer pour une approche «holistique» de cet enseignement, dépassant le simple cadre de la biologie et de la contraception pour déboucher sur la «compréhension de la sexualité en tant que potentiel humain».

Seul nuage à ce tableau, l’initiative populaire «Protection contre la sexualisation à l’école maternelle et à l’école primaire», qui récolte des signatures pour exiger que l’éducation sexuelle soit «l’affaire des parents». Tour d’horizon avec Caroline Jacot-Descombes, directrice de projet auprès d’Artanes, l’Association romande et tessinoise des éducatrices et éducateurs, formatrices et formateurs en santé sexuelle et reproductive.

Le Temps: Quelle éducation sexuelle donne-t-on dans les écoles romandes?

Caroline Jacot-Descombes: A l’école obligatoire, des spécialistes externes interviennent une fois pendant deux à quatre heures tous les deux ans. Côté contenus, le mandat de l’Etat est centré sur les risques: il porte sur la prévention des abus, les maladies, Internet, la pornographie. Sur le terrain, on se base sur les besoins de chaque classe selon une technique interactive.

– L’accent est-il mis sur les risques?

– Nous donnons d’abord une vision positive de la sexualité. C’est par cette porte qu’on aborde les risques. Ensuite, on travaille sur les compétences. Les messages de prévention, ils les connaissent par cœur. Ce qu’il faut, c’est une mise en situation: imaginer une négociation sur le port du préservatif, par exemple, à un moment où ils seraient en état d’ébriété…

– Cette voie fait-elle l’unanimité?

– Jusqu’ici, oui. Nous sommes ravis de voir qu’elle est conforme aux standards de qualité de l’OMS.

– Le Plan d’études romand, volet régional de l’harmonisation de l’enseignement obligatoire, ancre l’éducation sexuelle dans les objectifs de formation. Mais il permet aux cantons d’accorder des dispenses aux parents qui souhaitent y soustraire leur enfant…

– C’est une position pragmatique. Cela ne sert à rien de s’opposer aux très rares parents qui s’opposent. Mais les dispositions cantonales prévoient que les parents doivent se positionner à travers une prise de contact. La plupart du temps, après discussion, ils se rendent compte que c’est mieux si l’enfant participe au cours.

– Ces demandes de dispense ne sont pas le fait de parents issus de l’immigration, mais plutôt «bien suisses»…

– Je préfère éviter d’épingler un courant chrétien en particulier. Mais c’est exact.

– La pornographie, un fléau majeur?

– Elle joue peut-être un rôle dans le fait que, rapidement, les élèves arrivent avec des questions sur les pratiques. Ces connaissances précoces impliquent un besoin d’échange accru: plus ils vivent dans un monde sexualisé, plus ils ont besoin d’une plateforme de discussion. En offrant la possibilité de soumettre des sujets de manière anonyme, nous récoltons aussi bien des questions telles que «Doit-on accepter la pénétration anale et l’éjaculation faciale?» que d’autres portant sur «Comment sait-on qu’on aime, qu’on est aimé?»… Les pratiques se sont diversifiées, c’est un fait. Notre rôle ne consiste pas à dire que c’est bien ou mal, à partir du moment où c’est consenti. Il faut dire par contre que c’est mal si c’est contraint. Même si la frontière n’est pas nette. Il peut y avoir un effet de norme, comme dans la mode: il faut porter tel jean, il faut commencer par une fellation…

– L’inquiétude au sujet de la pornographie est-elle exagérée?

– J’ai tendance à penser que oui. Les jeunes voient la différence entre la fiction porno et la réalité, ils ne vont pas se comporter comme ça dans leur vie. Le problème peut être plus délicat pour des enfants qui auraient accès, sans qu’ils le désirent, à des images qui peuvent les hanter. Cela renvoie aux limites posées par les parents dans le domaine des technologies.

– Globalement, votre diagnostic est très optimiste.

– Si on prend le sida, on voit que les jeunes sont la population qui se protège le plus. On va vers le mieux, oui. Parmi les aspects réjouissants, il y a aussi une grande prise de conscience des autorités publiques au sujet de l’homophobie. Il y a seulement dix ans, lorsque les associations gays ont voulu entrer dans les écoles, on les accusait de faire du prosélytisme. Selon les statistiques, il y a deux ou trois élèves homosexuels dans chaque classe. Il est important d’avoir un message sous-jacent de respect de la diversité.

– Ecouter les ados revient parfois à refaire notre éducation sexuelle…

– Les jeunes expérimentent, parfois avec le même sexe aussi bien qu’avec l’autre. Ce qui pour beaucoup d’adultes ne paraît pas envisageable. Pareil pour le droit, que les jeunes s’accordent plus facilement, d’avoir une relation sexuelle juste pour le plaisir, sans devoir être amoureux pour cela. Il y a aussi des personnes qui souhaitent être abstinentes jusqu’au mariage, et il faut les intégrer. Nous n’avons pas à dire quelle est la bonne sexualité – en dehors de l’importance d’un accord mutuel.

– L’initiative contre l’éducation sexuelle vous fait-elle peur?

– Pour une part, elle me semble un instrument qui vise en réalité à contester le projet HarmoS d’harmonisation scolaire au niveau fédéral. Quant au reste, le débat ne va pas se jouer au niveau cognitif, mais à celui des émotions. Quand on prononce le mot «sexualité», les adultes y voient leur sexualité d’adulte. Ils projettent celle-ci sur des enfants et cela leur paraît inacceptable. Or, la sexualité commence à la naissance, même s’il est difficile de le faire accepter. Il faut peut-être utiliser d’autres mots que «sexuel», des mots qui se rattachent au corps de manière plus générale. Comme lorsque nous nous adressons aux tout-petits.

*  www.sante-sexuelle.ch/wp-content/uploads/2013/11/Standards-OMS_fr.pdf