Interview

«Pour les jeunes, Internet est le lieu où s’apprennent les codes sociaux»

Jocelyn Lachance, anthropologue d’origine québécoise, était l’un des conférenciers d’une journée de prévention sur le rapport entre les adolescents et les écrans, à Neuchâtel. Il explique comment les technologies numériques intensifient les thématiques de l’adolescence: regard sur soi, recherche de valorisation, apprentissage des codes sociaux. Qui passe par un usage immodéré de la photographie

«Pour les jeunes, Internet est le lieu où s’apprennent les codes sociaux»

Réseaux sociaux, selfies, jeux vidéo, pornographie, travail (un peu): les adolescents passent un temps considérable sur les ordinateurs, tablettes et autres smartphones. Pas moins de 4h30 par jour en France, si l’on compte le temps passé devant la télévision. En Suisse, 75% des adolescents passent plus d’une heure par jour sur les écrans, selon une récente étude menée dans le canton de Vaud. Pour réfléchir aux conséquences de cette réalité sur la santé et sur l’école, le canton de Neuchâtel a organisé mercredi, au centre technologique flambant neuf de Microcity, une journée de prévention ouverte au public. Sociologues, acteurs de la santé et de la prévention et enseignants ont évoqué les potentialités et les dangers du Web pour la jeunesse. Parmi les conférenciers, Jocelyn Lachance, anthropologue spécialiste de l’adolescence. Auteur de Photos d’ados. A l’heure du numérique (Presses de l’Université Laval, 2013), ce Québécois enseignant à l’Université de Pau explique comment les «adolescents hypermodernes» conçoivent leur propre usage d’Internet. Une approche non prescriptive, fondée sur des entretiens et des échanges qu’il a eus avec de nombreux jeunes.

Le Temps: Qu’est-ce qu’un adolescent «hypermoderne»?

Jocelyn Lachance: C’est un jeune qui multiplie les manières de montrer qu’il est autonome. Il vit dans une société de l’hyperchoix, c’est-à-dire qu’il peut décider d’une multitude de choses aussi fondamentales que son identité sexuelle, son choix de vie, de partenaire, etc. C’était l’inverse pour, disons, nos grands-parents: leur seul choix était d’accepter le modèle familial traditionnel, menant au mariage, et cela leur octroyait automatiquement une reconnaissance sociale.

– Il y a donc plus d’anxiété aujour­d’hui?

– Bien sûr. Etant de plus en plus responsable de ses choix, l’adolescent doit répondre toujours davantage de ses succès et de ses échecs. La valorisation est devenue cruciale, et il faut être très solide pour supporter d’être dévalorisé. Un autre élément, c’est l’hyperréflexivité: jamais les jeunes n’ont eu accès à autant de miroirs. Je dirais même que, grâce aux technologies, ils les produisent eux-mêmes. En soi, ce n’est pas un phénomène nouveau, mais le numérique l’a renforcé. En 1990 comme aujourd’hui, un jeune qui va à l’école le matin est toujours attentif à respecter le code vestimentaire de son groupe d’appartenance, par exemple. Mais à cela s’ajoute la présentation de soi dans le cyberespace.

– Pourquoi les adolescents se prennent-ils en photo devant le miroir?

– C’est un acte très différent de se regarder dans le miroir et de s’y prendre en photo. Dans le premier cas, l’adolescent/e se regarde avec son propre point de vue. Dans le second, il essaie d’imaginer ce que les autres pourraient penser de lui, d’accéder au regard d’autrui. C’est un espace intermédiaire entre la chambre à coucher et l’école, où l’ado apprend les codes de la présentation de soi.

– Et quand il montre ces photos à ses copains ou les diffuse sur le Web?

– Dans ce cas, qui est fréquent, l’adolescent expose sa démarche: il montre qu’il est en train de se regarder, et attend une reconnaissance. De manière générale, c’est une expérience perçue par les adolescents comme positive. Bien sûr, si les commentaires sont négatifs, dévastateurs, cela peut tourner au drame, puisque Internet amplifie la dévalorisation et la rend plus visible. Le harcèlement est un facteur de passage à l’acte. Mais les médias oublient, comme dans l’affaire d’Amanda Todd (le suicide d’une jeune Canadienne qui a fait le tour du monde, LT du 25.10.2012), que le harcèlement n’est qu’un facteur parmi d’autres: fragilité, conflits familiaux… C’est ce qu’a révélé l’enquête judiciaire.

– Comment les jeunes perçoivent-ils le fait d’envoyer leur photo sur Internet?

– Pour les jeunes, ce qui est inacceptable, c’est de ne pas se servir des bons espaces au bon moment. En résumé: «Tu fais ce que tu veux, mais il y a des photos que tu ne postes pas sur Facebook, et d’autres que tu n’envoies pas sur Snapchat. Snapchat, c’est le lieu de l’échange d’images entre amis: on doit y apparaître naturel, sans maquillage. On y apprend les codes de la dérision. Sur Facebook – que les jeunes ne délaissent pas, contrairement à une idée reçue –, à l’inverse, on apprend à se présenter à la société, comme à un entretien d’embauche ou à un dîner avec les parents!

– Qu’en est-il des sextos?

– Vous savez, les jeunes sont assoiffés de savoir comment rencontrer les autres, et comment être avec eux. C’est quelque chose qu’on ne sait plus leur transmettre. Alors les nouvelles technologies leur servent à inventer de nouvelles façons de se rencontrer. Et les photos de nus en sont le meilleur exemple. Une fille qui poste un sexto (ou un garçon, car il y en a aussi) veut montrer qu’elle a confiance en elle, qu’elle «assume». L’envoi d’un sexto à son partenaire peut aussi être considéré comme un rite d’engagement: sa valeur vient du risque qu’on prend à l’envoyer. Et lorsque la rupture survient, le symbole d’engagement devient un instrument de vengeance: «l’ex» transmet la photo intime à un cercle plus large, ou la répand sur le Web. Notez que ces pratiques ne sont pas limitées au monde des ados

– Que peuvent faire les parents?

– Deux choses. De un, essayer de différer l’envoi de photos en disant: peux-tu attendre quelques heures avant de l’envoyer? De deux, l’aider à se demander plutôt «qu’est-ce que je ressens» que «de quoi j’ai l’air». L’inciter à ne pas gommer son ressenti, pour qu’il prenne conscience de ce qu’il va faire. S’il se sent bien avec lui-même et qu’il a confiance en l’autre à qui il envoie la photo, alors ce n’est pas forcément un problème.

«Prendre une photo de soi nu? Pour eux, rien de choquant. Ce qui l’est, c’est de la poster n’importe où»

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