Familles

«Les jeunes ont déconnecté le sexe de la procréation»

Educateur à la retraite, Michel Hermenjat publie un roman sur les parents adolescents. Une réflexion tirée de son expérience sur la manière de les accompagner et de les valoriser

Gachette a 16 ans, un bébé dans le ventre et de la suite dans les idées. Elle atterrit un soir dans le foyer genevois où travaille Armand comme éducateur. C’est le début d’une prise de conscience, pour lui, des lacunes du système dans l’accompagnement des parents de moins de 20 ans. Il décide d’agir, mène une enquête sur le terrain puis organise des soirées d’échanges entre jeunes et jeunes mamans. Armand? C’est le double fictionnel de Michel Hermenjat, éducateur fraîchement retraité et auteur de ce récit joliment intitulé Adonaissance.

Le Temps: Ce projet découle-t-il de votre parcours professionnel?

Michel Hermenjat: Oui. J’ai été assistant social puis tuteur général pour la Broye durant les années 1980. La question des grossesses précoces ne se posait alors pas; 10% environ des naissances concernaient des mamans de moins de 20 ans. C’était dans les mœurs et on faisait avec. Après une dizaine d’années à travailler dans le domaine de la modélisation 3D pour les architectes, je suis revenu à l’action sociale, comme éducateur. C’est là que j’ai véritablement pris conscience des enjeux.

Pour quelles raisons?

En côtoyant des adolescentes enceintes dans les foyers, j’ai été bluffé par leur culot et leur énergie. J’étais persuadé qu’elles allaient gâcher leur vie et dépendre de l’assistance publique à long terme, surtout dans ce genre de contextes défavorisés, mais j’ai vite réalisé qu’elles tenaient tête au système et n’avaient pas besoin de nous.

C’est le cheminement d’Armand dans votre livre. Armand, c’est donc vous?

En effet. Comme il le fait dans l’ouvrage, j’ai osé impliquer ces jeunes filles dans l’éducation des autres jeunes et j’ai essayé de leur redonner une place et une légitimité dans le système. J’ai organisé des soirées «Parlons-en cash», comme ça se faisait en Grande-Bretagne, pendant lesquelles elles témoignaient de leur histoire devant les résidents du foyer. Cela a eu un impact formidable. Elles se sont ouvertes. On ne peut être à la fois mère et adolescente. C’est le paradoxe: il est contre-productif de vouloir les éduquer et en même temps, ces jeunes mamans ont besoin de tout. Leur tendre le micro, les valoriser, permet de les garder dans la boucle. Si, au contraire, on leur répète qu’elles ne sont pas mûres ou pas capables, elles se terrent. Ces jeunes mamans souffrent d’un grand déficit d’image dans la société.

Quel impact pour les autres, ceux qui les écoutent? Le but est-il de leur passer l’envie de toute grossesse en les mettant au fait des galères ou y a-t-il un risque de glorifier ces jeunes mères courageuses?

Les jeunes, les garçons en particulier, ont totalement déconnecté le sexe de la procréation. Entendre ces témoignages permet de remettre du concret. C’est un complément à l’éducation sexuelle; ils se rendent en effet compte des implications et des galères. C’est très préventif! Les jeunes filles déterminées à avoir un enfant – il y en a et il faut savoir les entendre – apprennent ce que ça coûte et où s’adresser en cas de besoin. Pour les autres, la majorité, et les garçons surtout, c’est une occasion de responsabilisation vis-à-vis de la sexualité. On ne peut pas seulement miser sur la contraception, il faut aussi se demander ce que l’on fera en cas de grossesse.

Qu’en est-il des jeunes pères, justement?

J’ai constaté trois types de réactions. La pression ou le chantage sur le mode: «C’est lui ou moi.» La neutralité: «Ce n’est pas mon problème, fais ce que tu veux.» Ou alors des garçons ayant une envie de s’engager, mais à qui on laisse finalement peu de place. La décision d’avorter revient toujours à la fille, et les garçons n’ont pas grand-chose à dire durant les trois premiers mois. J’aimerais que l’on parvienne à rééquilibrer les choses.

Vous avez officié dans des foyers accueillant des jeunes en difficulté. Quid des mères adolescentes venant de milieux plus favorisés?
Certaines s’en tirent paradoxalement moins bien parce que si leurs parents les rejettent, elles ne bénéficient d’aucune aide sociale du fait de la prise en compte des revenus de leurs familles.

Pourquoi avoir traité le sujet sous forme de roman?

Tout est absolument authentique, je n’ai rien inventé. Les parcours de vie, les tensions entre l’administration et les éducateurs sur le terrain… Mais la fiction m’a permis de mélanger certaines histoires et d’avoir une plus grande liberté dans l’écriture. J’espère aussi toucher le public des jeunes et c’est plus facile ainsi qu’avec un essai.

Quelles sont les réalités statistiques aujourd’hui en Suisse?

En 2016, il y a eu environ 170 naissances et 330 interruptions de grossesses, chez les jeunes de moins de 20 ans en Suisse romande. C’est 10 fois moins de naissances qu’il y a 30-40 ans. De l’autre côté, c’est 20 fois plus d’avortements que la moyenne. Il est nécessaire aujourd’hui de justifier la poursuite d’une grossesse précoce tandis qu’il était compliqué de se faire avorter il y a 50 ans. Le paradigme s’est inversé.

Ces soirées «Parlons-en cash» existent-elles toujours?

A ma connaissance, plus depuis que j’ai pris ma retraite, mais j’aimerais beaucoup les relancer.


Michel Hermenjat, «Adonaissance», Anamon-Editions, 320 p.

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