Deux ans que le covid a gâché la fête. Mais des lueurs d’espoir s’allument à propos de nos libertés et de nos retrouvailles. Certains prédisent la disparition des soirées endiablées, d’autres une débauche revancharde. A quoi ressemblera la vie festive post-pandémie, du moins si le virus nous laisse respirer de nouveau? L’histoire nous donne quelques réponses aux multiples questions que suscite ce potentiel retour à la normale. Dans quelle mesure les épidémies passées ont-elles eu un impact sur notre socialisation et notre envie – voire notre capacité – à faire la fête? Comment? A quoi peut-on s’attendre? Les réponses de Patrice Bourdelais, démographe et historien spécialiste des épidémies.

Le Temps: Depuis quelques semaines, la «fin de la pandémie» est évoquée. Quel regard portez-vous là-dessus? Comment savoir que la crise sanitaire est terminée?

Patrice Bourdelais: A postériori, c’est très facile: lorsque le taux de mortalité chute, on en déduit que la pandémie s’est terminée. Mais sur le moment, c’est plus compliqué. Notre passé récent montre qu’il ne faut pas se réjouir trop vite. De nouvelles phases se développent alors que la dernière n’est pas finie (comme on l’a vu entre Delta et Omicron, par exemple). En revanche, un indicateur fiable est le solde d’entrées et de sorties des unités de soins intensifs. Néanmoins, le facteur humain est important: chacun limite ses activités en fonction de sa perception du nombre de morts, si bien qu’une pandémie se termine lorsqu’elle est finie dans les esprits.

Avons-nous vécu un moment «historique» et si oui, pourquoi?

Oui, si on en revient aux taux de mortalité. En Europe, la dernière grippe meurtrière a été celle dite de «Hongkong», de décembre 1969 à janvier 1970 (pour la France). Ainsi, on peut considérer qu’après un demi-siècle de baisse de la mortalité due à la grippe ou à d’autres maladies respiratoires virales, la soudaine et considérable augmentation de 2020 constitue une rupture, et donc un événement historique.

A la suite des épidémies passées, une recrudescence de vie festive s’est observée. Quelles manifestations, qui existent toujours aujourd’hui, ont vu le jour dans ces circonstances?

Pour les Européens, la fête la plus connue est celle du Rédempteur à Venise, créée après la violente peste de 1575 à 1576. En Haute-Bavière (Allemagne), le Jeu de la Passion du Christ a lieu tous les dix ans pour commémorer la fin de l’épidémie de peste. En 2010, environ 500 000 visiteurs y sont venus du monde entier. Toutes ces célébrations, à l’origine religieuses, sont dorénavant laïques.

Comment ces gens ont-ils retrouvé le goût de la fête?

Les humains ont une force de résilience très ancrée. Dès l’été 2020, les Européens se sont rués vers le tourisme et les boîtes de nuit. Nous avons tous une force vitale, qui nous pousse à retrouver notre liberté d’agir et les plaisirs du monde.

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Après l’épidémie de grippe espagnole (1918-1920), les Années folles ont perduré jusqu’au krach boursier de 1929. Or beaucoup de parallèles ont été faits entre cette crise sanitaire et celle du covid. Pouvons-nous nous attendre à de pareilles réjouissances?

Les comparaisons sont toujours risquées. Aussi, le virus du siècle dernier succédait à une guerre de quatre années. Il est donc difficile de démêler ce qui était dû à la maladie et à la fin des combats. Alors, est-ce que le choc psychologique à la suite du covid est de la même ampleur que pour l’ancienne épidémie? Je ne suis pas sûr que les humains d’aujourd’hui aient les mêmes réactions.

Quelles peurs ancrées par la pandémie pourraient créer des réticences et avoir un impact sur la façon dont nous nous retrouverons pour faire la fête?

Plusieurs profils psychologiques vont s’exprimer. Certains garderont le masque, tandis que d’autres seront ravis de le retirer. Il y a aussi une dimension politique, les opposants joueront la carte de la désobéissance civile. Néanmoins, je pense que les jeunes vont faire la fête dès cet été. Ils vont ainsi recommencer, ou découvrir, la vie d’avant la crise sanitaire.

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On a aussi observé qu’après des épisodes traumatiques (par exemple des guerres) la sexualité s’est débridée, phénomène parfois nommé «pulsion de vie»…

Cette pulsion sera moins visible dans les taux de natalité que par le passé, car les méthodes de contraception sont plus développées de nos jours. Ce n’est plus un moment d’enthousiasme qui fait naître des enfants. Par ailleurs, le sida et les maladies sexuellement transmissibles sont toujours présents. Est-ce que le retour à la fête et à une vie normale fera oublier les dangers? Je n’en suis pas convaincu, mais il peut y avoir des phénomènes de rattrapage.