C’est l’une de ces idées reçues qui circulent à propos des jeunes: ils seraient aujourd’hui plus conservateurs que leurs aînés. Les filles se rêveraient en mères au foyer, tandis que les garçons se comporteraient en mâles alpha, reproducteurs et carriéristes. Au moment où la Suisse s’apprête à voter sur une initiative encourageant un modèle de famille traditionnel, Le Temps est allé prendre le pouls de cette jeunesse auprès d’un échantillon choisi arbitrairement ou presque.

Voici donc des apprentis de commerce. Cette population du secteur tertiaire qui constitue le gros de la classe moyenne suisse. Ils ont entre 19 et 26 ans. En mai 2014, ils obtiendront leur maturité professionnelle commerciale, qu’ils auront réalisée en cours d’apprentissage, à raison de deux jours d’étude par semaine. Nous les rencontrons à l’Ecole professionnelle commerciale de Lausanne.

A notre première question, leurs réponses confortent les idées reçues: «Qui parmi vous pense qu’une femme devrait rester à la maison pour élever ses enfants?» Dix mains se lèvent presque sans hésiter. Sur dix-sept. «J’ai été élevée comme ça, ma mère était à la maison pour s’occuper de nous, décrète Mafalda. Une mère, c’est une référence, c’est elle qui transmet les valeurs.» Il s’avère, après sondage, que quasiment tous les élèves de cette classe ont eu une maman au foyer. «A mon avis, c’est une chance, estime Stefania. Et je ne vois pas l’intérêt de faire des enfants si c’est pour les larguer à 7h du matin à la garderie, les voir seulement le soir et le week-end. Je ne dis pas qu’il faut s’arrêter de travailler pendant dix ans, mais c’est important d’être présent quand l’enfant est petit.»

Monica est la seule fille à ne pas être d’accord: «Ma mère est aussi restée à la maison. Mais je ne me vois pas arrêter de travailler complètement. C’est important pour l’équilibre mental de s’exposer à autre chose que des couches et des biberons. Bien sûr, c’est bien d’être présent pour ses enfants. Mais on peut transmettre des valeurs sans renoncer à une vie professionnelle.»

Le débat est lancé. Et permet de nuancer cette première impression. Finalement, il s’avère qu’aucune des filles, sauf une, n’envisage d’arrêter complètement de travailler. Mais garder un pied dans la vie professionnelle, c’est surtout «pour ne pas se retrouver décalée après vingt ans sans activité, quand les enfants auront quitté la maison».

Qu’en disent les futurs pères? Et si c’était eux qui mettaient leur carrière entre parenthèses? Arthan n’est pas opposé à l’idée. «Mais au travail, les mentalités n’ont pas encore évolué. On présente nos CV à des employeurs qui pensent que c’est mauvais, pour un homme, de s’arrêter quelques années pour les enfants. Une femme, quand elle revient sur le marché après une interruption, ça passe pour normal. Chez un homme, c’est encore mal vu.»

Siméon est pragmatique: «C’est aussi une question de salaire. Souvent, les hommes gagnent plus que les femmes, alors c’est mieux pour la sécurité de la famille qu’il continue de travailler.» Timothée: «Ce qui est difficile, c’est de savoir à quoi ressemblerait une famille où l’homme resterait à la maison. On a tous grandi avec le modèle où c’est la mère qui s’occupe des enfants.»

Qui pense qu’un homme ne s’occuperait pas aussi bien de ses enfants qu’une femme? Six mains se lèvent. «Les mamans, elles ont plus l’instinct, avance Tiago. Vous voyez comment sont les garçons? On est moins sensibles je crois…» Illir: «Moi je ne serais pas prêt à rester à la maison. Si je vois les enfants le soir, je crois que ça me suffit. Ma mère, c’est elle qui s’occupait de nous, elle disait que ce n’était pas toujours facile. Et de toute façon, les enfants sont plus attachés à leur mère, non?»

Thibaut, lui, n’est pas d’accord. «Je ne crois pas que le père soit moins compétent avec les enfants. Si ma femme a une bonne opportunité de carrière, je n’hésiterai pas à réduire mon temps de travail. Dès que j’aurai des enfants, la priorité, ça sera eux, pas ma carrière. Mais j’espère pouvoir me consacrer aux deux. On le sait, les couples se séparent facilement aujourd’hui. Si l’un se sacrifie pour élever les enfants, la situation devient terrible au moment du divorce.»

Maxime abonde: «Il me semble qu’on peut quand même avoir des enfants et continuer à travailler tous les deux. C’est d’ailleurs ce qui se fait le plus souvent. Les crèches font un excellent travail, les enfants peuvent y apprendre des valeurs qu’une mère seule ne pourrait pas inculquer, comme le partage, par exemple. Nous avons tous été davantage élevés par nos mères que par nos pères. Mais est-ce que je me sentais moins aimé et en sécurité avec mon père? Je ne pense pas. Pour nous, je crois qu’il n’y a plus de modèle prédéfini, bon ou mauvais dans l’absolu. On fera nos choix en fonction de nos possibilités.»

«C’est difficile de savoir à quoi ressemblerait une famille où l’homme resterait à la maison»