Dans les années 1950, Roland Barthes réglait leur compte aux horoscopes de la presse féminine. Il affirmait que leurs rubriques «Destin», «Chance», «Cœur», etc. se contentaient de reproduire «le rythme total de la vie laborieuse» et que «les astres ne postulent jamais un renversement de l’ordre, ils influencent à la petite semaine, respectueux du statut social et des horaires patronaux». Un demi-siècle plus tard, Roland Barthes est mort et n’a pas su enterrer l’horoscope avec lui. Les prédictions astrales s’offrent même une seconde jeunesse en suscitant l’engouement des 20-35 ans.

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En janvier dernier, le New York Times dressait la liste des pure players ciblant les millennials et offrant chacun leur horoscope: Bustle, Broadly, The Cut, ou même Lenny Letter, le site féministe de Lena Dunham, réalisatrice de la série Girls. «Peut-être que les résultats imprévisibles des dernières élections nous ont encouragés à rejeter les méthodes scientifiques traditionnelles et à nous tourner vers les étoiles?» ironisait l’auteur de l’article devant ce regain de passion où les augures semblent s’adapter aux préoccupations du XXIe siècle.

Stagner quinze ans sur un divan de psy semble faire moins rêver qu’ingérer de l’ayahuasca, boisson hallucinogène à base de liane

«Découvrez le tatouage qui correspond le mieux à votre horoscope», «Quelle est la routine matinale la plus adaptée à votre signe?», «Netflix vous dit quelle série est faite pour vous selon votre signe»… peut-on ainsi glaner en musardant sur des sites d’info francophones. Où l’on apprend, au détour d’un article intitulé «Santé et astrologie: les points sensibles de votre signe», que les «signes de terre», déjà sujets à l’hypertension artérielle, feraient bien de surveiller leur foie, tandis que les «signes d’air» auraient un système immunitaire patraque.

Rituels chamaniques

Mais s’en remettre, à ses risques et périls, aux alignements planétaires pour connaître le bilan de ses artères n’est pas la seule lubie contemporaine. Magie, tarot, cristaux, pouvoir des arbres et tout ce qui flirte avec l’ésotérisme envahissent les rayons. La chaîne de beauté Sephora s’apprête ainsi à commercialiser un coffret «kit pour sorcière débutante» incluant une «pierre de quartz rose» qui, «portée près de son cœur», permettrait de «ressentir un bien-être intense», tandis que plusieurs marques cosmétiques (telle Organic Pharmacy) lancent des produits «en phase avec le cycle lunaire».

Côté dialogue avec son inconscient, stagner quinze ans sur un divan de psy semble faire moins rêver qu’ingérer de l’ayahuasca, boisson hallucinogène à base de liane et traditionnellement utilisée dans les rituels chamaniques. «Le chamanisme me nettoie de mes émotions négatives: mon manque d’estime de moi, ma peur du lendemain et la colère que provoque en moi la destruction de la planète», raconte au Figaro Madame une informaticienne de 25 ans, fraîchement revenue d’un séjour «au Pérou, chez un chamane», après un burn-out professionnel.

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Epoque fascinante; il n’y a jamais eu autant de vulgarisation scientifique en libre accès… ni autant d’envie de croire en des influences mystérieuses. «Ces néo-chamanismes s’inscrivent dans le courant des «nouvelles spiritualités» qui ne sont pas neuves», précise Silvia Mancini, enseignante à l’Unil, directrice de l’Institut d’histoire et anthropologie des religions, et spécialiste des traditions religieuses marginalisées et transversales.

«Dès les années 1960, des hippies se rendaient en Inde, tandis qu’en Suisse, à la fin du XIXe siècle, des communautés artistiques et intellectuelles célébraient la nature à Monte Verità. Néanmoins, on constate un retour de ces utopies, dû à un ensemble de facteurs: essor de l’écologie, combat des peuples autochtones pour faire reconnaître leur patrimoine culturel et spirituel, etc. qui poussent une frange de la jeunesse, la plus sensible aux contradictions de la globalisation, à aller rechercher une forme d’authenticité à travers ces pratiques.»

Envie d’une autre vie

Maël Le Deliou, ex-productrice pour la télé française, a elle-même fait une reconversion surprise en devenant «tarologue-voyante»: «J’ai toujours tiré les cartes pour des copines, et puis j’ai décidé d’en faire mon métier, raconte-t-elle. Il y a des sujets auxquels je ne touche pas, comme la santé. Et ce qui m’amuse le plus, c’est que les femmes posent surtout des questions sur leur carrière, tandis que les hommes ont beaucoup d’interrogations sentimentales. En consultation, je reçois beaucoup de cadres qui ne supportent plus leur métier, mais aussi des écrivains, des acteurs. La période n’est pas facile, je crois que les gens ont envie d’un peu plus de magie.»

Mais cet attrait pour l’enchantement vient de loin, rappelle Sivlia Mancini: «Contrairement à l’opinion des philosophies rationalistes, l’homme a besoin d’un système de représentations fictionnelles et de symboles qui lui permettent d’humaniser le monde et de lui donner un sens et un ordre. Ce sont des pratiques anciennes, d’origine pré-chrétienne, qui ont été redécouvertes à la Renaissance. On considère alors que l’astrologie, très prisée des princes, l’alchimie et la magie, qui fonctionnent sur un système de correspondances et d’influences réciproques, peuvent aider l’homme à mieux contrôler le cours des choses et son existence, en l’incitant à corriger les effets négatifs de son destin. Les ordres naturels, animaux, plantes, astres, métaux et couleurs, sont pensés en correspondance mutuelle, traversés par un courant de vie qui transforme l’ordre cosmique en un univers palpitant.»

Alternatives capitalistes

Les détracteurs, comme Roland Barthes, auront beau marteler que s’en remettre aux cartes, au ciel ou aux cristaux est une manière un peu facile de s’exonérer de ses responsabilités, le trip mystique à la cote. Dans Madame Figaro, on apprend que Louis Vuitton aurait fait venir un chamane pour «chasser la pluie lors de son défilé croisière 2019, qui se déroulait en plein air à la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence» et que des managers commencent à solliciter une célèbre chamane pour «voyager dans l’esprit de [leur] entreprise, dénouer un litige avec un client ou trouver [leurs] alliés professionnels».

Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas, disait-on avant qu’il sonne. Avec un grand bémol de Silvia Mancini: «Cette réappropriation prend souvent des chemins qui montrent que, malgré tout, le capitalisme a gagné. C’est le paradoxe de la postmodernité: on peut se permettre le luxe d’avoir une vision du monde différente, d’adopter des pratiques curatives alternatives, du moment qu’on reste dans le marché.» Toutes sorcières… grâce à Sephora!