Société

Jeux d'auteur

Sébastien Pauchon organise la première rencontre suisse des créateurs de jeux. Secrets, suspense et mode d'emploi.

Tout petit déjà, il jouait… non, on ne peut pas commencer comme ça. Ce qu'il faudrait expliquer, c'est pourquoi, trente ans plus tard, Sébastien Pauchon joue encore.

Peut-être, dit-il, parce qu'il a passé de belles soirées, enfant, à jouer avec son père ou d'autres adultes «qui prenaient le temps». Comment, tous les parents ne jouent-ils pas avec leurs enfants? Certes, mais la plupart le font sans plaisir, «par sens du devoir». Son papa à lui, qui était restaurateur de tapis d'Orient à Montreux, non seulement aimait jouer avec son fils, mais le jour où Sébastien l'a mis échec et mat, il a trouvé ça génial. Ça aide, pour sûr.

Et c'est ainsi que, après avoir étudié les langues orientales et le graphisme puis remporté quelques médailles au billard, Sébastien Pauchon est en train de trouver sa voie – chose rare pour un Suisse et encore davantage pour un Romand – comme créateur de jeux. Cet été, il a été honoré par deux prestigieuses reconnaissances internationales: le Concours des créateurs de jeux à Boulogne et la Bourse des jeunes créateurs à Göttingen, financée par le label «Spiel des Jahres», référence absolue dans la profession. C'est Sébastien Pauchon encore qui, mandaté par le Musée du jeu, organise ce week-end à La Tour-de-Peilz la première rencontre suisse des créateurs de jeux, à laquelle participeront une trentaine d'inventeurs européens.*

«La plupart des créateurs en herbe réinventent l'eau chaude simplement par manque de contacts dans le milieu et par méconnaissance de ce qui se fait», explique l'expert pour justifier la pertinence du rendez-vous. Car l'inspiration ludique naît spontanément, sans formation préalable. Par exemple, vous êtes gymnasien, comme le jeune Sébastien, vous êtes en train de jouer à «des trucs classiques» comme Risk ou Stratego, et vous commencez à imaginer des améliorations. Plus tard, vous commencez à vous intéresser à ce qui se fait sur le marché en achetant, mettons, Carcassonne, puis Intrigues à Venise, puis Ave César, et encore Citadelles… et bientôt, vous vous retrouvez au milieu d'une ludothèque de 440 pièces, à mener une vie d'adulte très proche d'un fantasme d'enfant: la ludothèque de Sébastien Pauchon, c'est son bureau. Il passe une porte et il est chez lui, où gazouille son cobaye préféré: une petite fille de 5 ans. Le tout donne sur une craquante cour-jardin du vieux Vevey à laquelle il ne manque que des oies sautillant d'une case à l'autre.

Sa formidable ludothèque, Sébastien Pauchon l'a constituée en achetant des jeux d'occasion. Ce fut, en soi, un précieux enseignement: «La plupart de ces boîtes sont quasiment intactes. Un môme reçoit un jeu à Noël, il essaie de lire les règles, il ne comprend rien, ses parents n'ont pas la patience, et voilà comment on peut acheter, pour deux francs, des jeux quasiment neufs!»

Justement, parlons-en, des règles: même avec des adultes armés de patience, n'y a-t-il pas des limites à la pénibilité de la mise en route d'un jeu? Certes, admet le connaisseur. Il note qu'il existe d'excellents jeux expliqués en quelques secondes (voir sa sélection, par ordre d'accessibilité). Mais il rappelle aussi que dans un jeu de société qui se respecte, «la règle est incontournable» et le plaisir se mérite après avoir fourni «un effort». Petit ou grand, l'effort? «C'est un peu comme au cinéma: il y a les Lions d'or et les Oscars. Les deux types de jeux sont de qualité, sauf que les premiers sont plus difficiles d'accès.» On ne sera pas étonné d'apprendre que pour les œuvres ludiques «de qualité», le marché de référence est allemand mais que la concurrence américaine gagne du terrain avec des produits du type Docteur Maboul: tout dans l'anecdote, rien dans le mécanisme.

Le jeu de Sébastien Pauchon primé cet été s'appelle (pour le moment) Calife et marchands. Le thème est en accord avec la tendance actuelle du marché, nettement exotique. Les marchands y sont forcément orientaux et tentent d'optimiser leur présence dans un quartier donné de la médina. Au-delà du thème, ce qui a séduit les connaisseurs, c'est «l'ingéniosité d'un jeu qui reste fluide tout en se complexifiant.»

Edité par Ystaris Games, un nouveau venu français sur le marché, Calife et marchands sera distribué, explique son auteur, «plutôt en boutique qu'en grande surface. Je n'achète pas encore de voiture en leasing…» Les best-sellers sont rares dans le métier et tout le monde ne devient pas un Stephen King du jeu de plateau comme Reiner Knizia, la star référentielle de Sébastien Pauchon.

Dimanche 25, les rencontres de La Tour-de-Peilz s'ouvrent au public. Leur organisateur espère bien faire quelques adeptes supplémentaires, car il est convaincu que l'on ne peut pas ne pas aimer jouer: «C'est comme avec le vin: si on ne l'aime pas, c'est qu'on n'a jamais bu que de la piquette!»

*Musée du jeu de La Tour-de-Peilz, 24 et 25 septembre. Rens.: 021/977 23 00 et http://www.museedujeu.com/createurs.htm

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