Un rire qui cascade tel un torrent et déborde de son lit. Un air doux, avec, dans le regard, comme une nostalgie. Joël Goldstein, directeur de Pro Senectute Genève, travaille depuis 1992 dans le domaine des personnes âgées et ce secteur, réputé difficile, ne lui a rien enlevé de sa joie de vivre et de sa capacité à innover.

Des qualités nécessaires en période de coronavirus, puisque, faute de masques, son personnel ne peut plus s’approcher des aînés. Soutien téléphonique, suivi administratif à distance, évaluation des besoins: sur les 120 collaborateurs réguliers de Pro Senectute, 50 sont en télétravail et s’activent sans compter. «Nous avons été chanceux dans le malheur, sourit le jeune quinquagénaire. Notre emménagement dans les nouveaux locaux de la route de Saint-Julien a eu lieu une semaine avant le confinement et c’est depuis ce moment que nous bénéficions du cloud. Je n’ose pas imaginer la gestion de la crise sans cette mise en réseau!»

Théâtre yiddish en EMS

Comment, à 25 ans, cet ancien scout est-il entré en «troisième âge» pour ne plus en ressortir? «En 1991, Genève était en crise et l’emploi se faisait rare. Avec mon diplôme d’animateur socioculturel obtenu à l’Institut d’études sociales, je n’ai trouvé aucune place en centre de loisirs, mon premier choix. A ce moment-là, ma communauté m’a proposé un poste aux Marronniers, un EMS destiné aux aînés israélites. N’ayant connu aucun de mes grands-parents, j’avais une vraie curiosité pour les personnes âgées et leur patrimoine culturel, alors j’ai accepté.» L’animateur désirait aussi «apporter du calme à une population qui n’avait pas été gâtée».

Ce fan des planches s’est pris de passion pour le théâtre yiddish et a réalisé au sein de l’EMS sept spectacles autour de cette tradition. «Quand une pensionnaire de 104 ans dit de mémoire un monologue du Dibbouk, long de quatorze minutes, qui raconte un amour perdu, le métier d’animateur n’est plus un poids, c’est une bénédiction!» s’enthousiasme Joël Goldstein.

Son totem? Corneille!

Un enthousiasme visiblement communicatif, puisque, après des formations complémentaires, le travailleur social est devenu, à 31 ans, le plus jeune directeur d’EMS du canton en prenant la tête des Marronniers. Pourtant, enfant, Joël n’avait pas un profil de leader. «Je vivais à Meyrin et j’étais dans ma bulle. Je n’étais ni scolaire ni meneur, je rêvais.»

Sa mère, psychothérapeute élevée à Tunis et qui tenait à ce que ses quatre enfants reçoivent une culture française, les avait inscrits à l’école publique de Ferney-Voltaire, aux portes de Genève. «Du coup, mes amis étaient de l’autre côté de la frontière et j’étais isolé dans mon quartier.» Heureusement, ses parents l’ont envoyé aux scouts. «J’ai trouvé une famille, un lieu où la débrouillardise et l’entraide sont des clés. J’ai adoré!» Son totem? «Corneille, à cause des cheveux noirs et du rire sonore!» lance ce père de quatre enfants adultes et grand-père d’une petite fille.

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Ce rire, il l’a hérité de son père, Juif new-yorkais originaire du Bronx, journaliste employé dans la publicité et qui est arrivé à Genève en 1962 avec son épouse, parce que tous deux cherchaient «une ville de paix». Sérénité. Le terme revient beaucoup dans les propos de Joël Goldstein.

A 45 ans, lorsqu’il postule à la direction genevoise de Pro Senectute, cette association qui offre des consultations sociales, des foyers de jour, des séances de gym pour seniors ou encore du soutien aux proches aidants, il le fait pour «prendre soin d’une population qui a construit le canton». «Je suis fasciné par la diversité culturelle de Genève, c’est mon New York à moi! Et j’aimerais apporter de la sérénité à ces personnes qui ont fait l’opulence de notre cité.»

Une grande précarité

Un des défis actuels de Pro Senectute, association fondée en 1919 et dotée d’un budget de 9 millions de francs, est de contribuer à coordonner les secteurs du social et de la santé qui, au niveau du gouvernement, sont à cheval sur deux départements. «Il y a beaucoup à faire pour trouver une cohérence d’accompagnement de la personne âgée à Genève», observe Joël Goldstein, qui salue la mobilisation de la cinquantaine d’associations pour aînés du canton. «Les forces vives sont là. Ce qui manque, c’est une fluidité dans l’action sociale.»

Et cette action est nécessaire. Sur 80 000 rentiers que compte le canton, 24 000 reçoivent des prestations complémentaires et 2400 sont en grande difficulté financière. «Dans nos bureaux, 14 travailleurs sociaux sont dédiés au suivi administratif de ces personnes qui, souvent, sont victimes de la fracture numérique, quand elles ne souffrent pas de dépression ou d’abandon.»

En 2018, Pro Senectute a dépensé 600 000 francs pour payer les loyers d’aînés menacés d’expulsion… «Quand j’ai commencé mon métier, une demande de prestation complémentaire faisait quatre pages. Aujourd’hui, elle en fait 12 et est assortie d’une tonne de documents annexes. Comment voulez-vous que des personnes âgées déjà fragilisées s’en sortent? C’est là que nos assistants sociaux prennent le relais.»

Des proches à soutenir

Par ailleurs, 500 aînés genevois fréquentent les quatre foyers de jour de Pro Senectute aujourd’hui fermés pour cause de coronavirus. «Nous sommes très en souci pour les proches aidants qui se retrouvent toute la journée avec leur conjoint diminué. Nous les soutenons à travers des coups de fil et des conseils pratiques, car leur quotidien est très lourd.»

La crise du coronavirus? «Je la comparerais au 11-Septembre. Un moment de rupture à l’échelle mondiale où surgissent le meilleur et le pire. J’espère que nous garderons le meilleur. D’ores et déjà, la solidarité et l’empathie sont des valeurs qui ressortent beaucoup aujourd’hui.» Joël Goldstein ne rit plus, mais son sourire en dit long sur sa confiance placée dans l’humanité.


Profil

1967 Naissance à Genève.

1991 Diplôme d’animateur à l’Institut d’études sociales, à Genève.

1992 Entrée à l’EMS des Marronniers. Devient directeur en 1999.

2016 Nommé directeur de Pro Senectute Genève.


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