Fêtes

Johann Wanner, le roi suisse des décorations de Noël

A 79 ans, ce Bâlois est le plus grand fabricant de décorations faites main, que les Suisses, mais aussi les «people», s’arrachent. Rencontre dans sa Weihnachtshaus, une boutique où le kitsch côtoie la magie

Chaque année, c’est la même histoire: on se jure qu’il sera prêt début décembre, trônant dans un coin du salon, royal comme dans la chanson. Un sapin, frais ou artificiel, aussi symétrique et fringant que ceux qu’on voit dans les vitrines des magasins. Sauf qu’entre le stress de fin d’année et les cadeaux à trouver, on s’est un peu laissé déborder. Alors, cette fois encore, on décorera l’arbre un peu à la hâte, avec les boules dépareillées qui traînent à la cave – est-ce que quelqu’un a vu la pointe en étoile?

Voilà qui ferait bondir Johann Wanner. Johann qui? Son nom ne vous dit sans doute rien, et pourtant ce Bâlois de 79 ans n’est autre que le plus grand fabricant au monde de décorations de Noël faites main, et un passionné de la question. Imaginez un genre de Karl Lagerfeld du conifère, internationalement reconnu et réclamé, régnant depuis quarante ans sur son royaume de boules et de guirlandes. Pour bénéficier de son expertise festive, rendez-vous à la rue Spalenberg, dans le centre-ville de Bâle.

Cupcakes et raquettes

Avertissement: si votre esprit de Noël est encore en berne, pénétrer dans la Weihnachtshaus vous fera l’effet d’une claque. Répartie en pièces étroites où flottent des mélodies sucrées, la boutique croule sous les bibelots colorés répartis par couleur ou par thème. Les boules en verre soufflé, la spécialité Wanner, se font tour à tour classiques (rouges, dorées ou pailletées), kitschissimes (en forme de cupcakes ou de flamants roses), voire improbables (un smartphone, une raquette de tennis et même une canette de thé froid).

«Il faut du brillant, du glamour. C’est ce qui plaît le plus aux enfants!» Veston noir sur plastron blanc à la façon d’un majordome anglais, chien en laisse, Johann Wanner fait le tour du propriétaire. Il salue les clients avant de se prêter volontiers au jeu de l’interview. L’histoire de son succès, le quasi-octogénaire ne se lasse pas de la raconter. C’est qu’avant de devenir Monsieur Noël, Johann est un entrepreneur qui a eu un sacré flair.

De la Maison-Blanche au Vatican

Tout commence dans les années 1960. Antiquaire à l’époque, Johann Wanner rencontre un banquier de Thuringe qui lui fournit un carton de décorations artisanales allemandes. «Comme celles de mon enfance. On n’en trouvait alors plus en Suisse, car l’Europe était divisée par le rideau de fer.» Les clients se les arrachent, ce qui pousse le Bâlois à batailler pour en importer davantage, d’Allemagne mais aussi de Pologne et de République tchèque, où il recrute les meilleurs souffleurs de verre.

Le plus important est de ne pas se dépêcher. Quand on me demande combien de temps prend la phase de décoration, je réponds toujours: «Une éternité!»

Johann Wanner

Depuis, la magie n’a cessé d’opérer et Johann Wanner d’écouler ses boules de Noël de luxe – compter une douzaine de francs en moyenne, jusqu’à 70 francs pour les plus finement travaillées. Durant la période des Fêtes, plus de 200 clients franchissent chaque jour la petite porte de la boutique, qui fournit également les rayons de grands et chics magasins européens comme Fortnum & Mason à Londres ou les Galeries Lafayette parisiennes.

Herr Wanner propose même ses conseils de décoration aux entreprises… et aux stars. Parmi ses clients les plus célèbres, Lady Di, qu’il a accueillie en personne dans sa boutique, ou le pape, qui lui a commandé un sapin de 25 mètres de haut. Même la Maison-Blanche s’est parée de ses créations, «dans les tons rouges», semble-t-il se souvenir.

«Une éternité»

Johann Wanner ne se gargarise pas de sa popularité: Noël, c’est avant tout une histoire d’émotions. A commencer par le processus de décoration lui-même, qu’il envisage comme un rituel quasi mystique. «On ne suspend pas simplement des boules de Noël: c’est un honneur qu’on fait à l’arbre et, par extension, à la nature», explique celui qui coupe encore lui-même son sapin dans une forêt des environs.

Le choix des ornements doit lui aussi refléter la personnalité de chacun. «C’est ce qui rend mon métier intéressant, j’aime observer le choix de mes clients!» De son côté, Johann Wanner a pour habitude de placer entre les branches les ornements qu’il a bricolés à l’école étant petit, qui racontent une période de sa vie. Et aussi une tête de diable, «pour le regarder dans les yeux plutôt qu’il ne m’attrape!»

Tant que le sapin nous ressemble, aucun risque de faux pas, donc. «A part le suspendre à l’envers», s’amuse Johann Wanner – un clin d’œil à… Karl Lagerfeld justement, qui a osé le grand renversement l’an dernier. Avant de préciser: «Commencez par les grandes boules, en montant vers le haut du sapin, où vous placerez les plus petites. Quant aux moyennes, elles sont à ajouter à la fin, après avoir pris du recul sur votre œuvre et laissé le tout reposer, afin de trouver l’équilibre parfait. Le plus important est de ne pas se dépêcher. Quand on me demande combien de temps prend la phase de décoration, je réponds toujours: «Une éternité!»

Œufs de Fabergé

Si Johann Wanner aime prendre son temps, cela ne l’empêche pas de traquer les tendances. Chaque année, sa boutique propose 200 nouvelles créations, imaginées avec une équipe de jeunes designers, fleuristes et décorateurs qu’il rassemble en début d’année. Ses inspirations? Le prêt-à-porter, les voyages, particulièrement à Londres, où il se rend souvent en décembre. Mais la faveur des enfants reste son meilleur indicateur: «Si on repère des traces de doigts dans un coin particulier de la vitrine, on sait qu’on tient quelque chose!»

Cette année, la mode est au givré, comme en témoignent les rubans nacrés et les têtes de tigres blancs qui envahissent la vitrine. Mais le vrai hit de 2018, ce sont ces boules inspirées des célèbres œufs de Fabergé, couvertes de fausses pierres précieuses et dans lesquelles on peut cacher un mot, un petit cadeau.

Pas le temps de faire un crochet par la rue Spalenberg d’ici à Noël? Pas de panique, la Weihnachtshaus est ouverte même en été, pour que les touristes puissent remplir leurs valises de boules aux couleurs du canton. Même quand il fait 30 degrés, Johann Wanner pense Nativité. Sa Rolls-Royce arbore une plaque «X-MAS», ce qui lui a valu quelques amendes. Peu importe: parfois, l’esprit de Noël est un oiseau rebelle.


Le sapin décoré, emblème du jardin d’Eden

Qu’on aime ses boules classiques ou fantaisistes, artisanales ou non, nous habillons tous nos sapins de parures colorées. Mais d’où nous vient cette habitude? Eléments de réponse avec l’historienne britannique Judith Flanders, qui s’est penchée sur l’origine des traditions de Noël dans son ouvrage Christmas: A Biography, sorti l’an dernier.

D’où vient cette tradition de décorer son sapin de Noël?

On entend souvent qu’elle serait issue d’une coutume païenne consistant à vénérer un arbre. En réalité, nous n’avons aucune preuve de cela. Il est plus probable que le sapin décoré soit né d’un genre de concours en extérieur, populaire au Moyen Age et connu sous le nom de «Jeu du paradis». La veille de Noël, qui correspondait alors à la fête d’Adam et Eve, les Jeux du paradis s’ouvraient sur une scène dans le jardin d’Eden, avec l’arbre de la connaissance représenté par un sapin avec des pommes pendues à ses branches.

Avec le temps, ces jeux sont tombés en désuétude, mais les sapins à pommes ont continué à être érigés à l’extérieur. Au XVIe siècle, dans la région qui correspond aujourd’hui à l’Allemagne, les sapins ont commencé à s’installer dans les maisons, même s’il faudra attendre 1605 pour trouver les premières traces d’un arbre d’intérieur à Strasbourg, orné de pommes, de fleurs de papier, de sucreries et de décorations faites en pâte de sucre.

Comment cette tradition s’est-elle commercialisée au fil des siècles?

En général, je crois que nous aimons l’idée d’un Noël originel non lucratif, qui contrasterait avec nos Fêtes actuelles, très orientées commerce. Mais ce n’est pas le cas! Dans les années 1530 déjà, on vendait des sapins à Strasbourg, et au Moyen Age, certaines villes suisses donnaient un marché pour la Saint-Nicolas.

Un tournant s’est produit au XVIIIe siècle, quand les mines d’étain de la région des Monts-Métallifères, en Saxe, se sont appauvries et que les mineurs ont trouvé dans la fabrication de décorations de Noël une nouvelle source de revenus. Les ferblantiers de Nuremberg se sont quant à eux spécialisés dans la confection d’anges pour orner la pointe du sapin. Historiquement, Noël a donc toujours été une fête commerciale, que ce soit par l’achat d’un sapin, de décorations ou simplement d’un bon repas – souvent la seule fois de l’année où une famille mangeait de la viande.

C’est ce qui vous a le plus surprise dans vos recherches?

Oui. Le fait que, contrairement aux idées reçues, Noël a toujours été synonyme de plaisir, de camaraderie et de consommation plutôt que de célébration religieuse. Nous avons une preuve très ancienne de cela: au IVe siècle, trente ans après la déclaration papale fixant la célébration de la naissance du Christ au 25 décembre, l’archevêque de Constantinople met sa congrégation en garde… contre la danse et le «festoiement extrême». Noël était donc déjà considéré par beaucoup comme un jour de jouissances séculaires!


Christmas: a Biography (Thomas Dune Books), 256 p., 2017.

Publicité